L'accord sur le remaniement de la direction de l'Union nous a surtout valu que Ben Bella dénoue les cordons de sa "bourse" et nous octroie la subvention dont nous rêvions. Il convoque le directeur du Trésor et lui ordonne de donner à la délégation du CE la somme... de 70 millions. Comme ça ! sans reçu, sans rien ! Ahmed Mahi passe la nuit à la protéger en faisant du paquet son oreiller, et le lendemain nous déposons l'argent à la banque...
Le "nerf de la guerre" est enfin là. On peut développer encore plus l'activité de l'Union. Chaque département de la direction a préparé son programme de travail, et chaque responsable défini les bases de principe de son action, dans le cadre de la mise en application du programme adopté au congrès. Certains parmi nous, Mahi, Zenine, Aziz, …, mettent au point des exposés qui leur servent à des interventions pédagogiques dans des rencontres avec les étudiants sur leurs lieux de travail ou d'hébergement. Une grande masse d'étudiants sont ainsi intéressés et initiés à la compréhension des problèmes qu'ils rencontrent dans leur vie universitaire, en liaison avec ceux du pays et aux conditions de leur solution. C'est un véritable terrain d'essai pour une entreprise qui commence à se préciser et à laquelle B. Boumaaza va prêter un précieux concours. C'est la grande "école" que nous avons tôt fait de projeter pour les vacances de printemps.
Cette activité et cette mobilisation facilitent le renouvellement du Comité de la section d'Alger, dans la troisième semaine de janvier 65. Une AG regroupant une centaine d'élus étudiants élit un nouveau comité et adopte une plateforme d'action pour l'année. Le renouvellement de l'ancien CS – dont de nombreux membres (Aziz, Bachir, Djelloul, Djamal, Malek, et moi-même) avaient été promus au CE –, est presque complet : seuls Hafsi et Oulebsir sont là pour assurer une continuité. La composition du nouveau CS, renforcé par les Bensaïd, Kechiche, Kerba, Lounissi, Maoui, Medjamia, Temim, Terrah et Torche, a été dressée par le Comité des Étudiants du Parti et approuvée par le CS sortant, avant d'être proposée aux suffrages de l'AG, ainsi que le projet de plateforme et le Règlement intérieur. H. Mouffok déclare à l'issue de l'AG que c'est là « l'événement le plus important après le congrès » de l'Union. Les débats qui ont duré jusqu'au petit matin, ont été d'un niveau aussi élevé que celui du 6ème congrès, mais se sont déroulés, là, dans une grande sérénité, d'abord autour du rapport moral, présenté par Djelloul en tant que président sortant, qui a retracé toute la riche activité (politique, syndicale, culturelle et sportive) de la section pendant l'année écoulée, ensuite autour du rapport financier présenté par Hamouda, trésorier sortant, et surtout de la question de la liste des candidatures...
Ce dernier point a permis à nombre d'intervenants de présenter le mode de désignation des candidats comme l'illustration de l'accord de novembre et du soutien confiant des étudiants au Parti du FLN et à la Charte d'Alger, soutien qui faisait que leur attachement à la démocratie n'était pas contredit. Le plus éloquent, le plus convaincant de ces orateurs a été H. Mouffok, qui a su trouver les mots et lier les deux termes de la contradiction.
Je le verrai faire preuve de cette qualité faite de maîtrise et de grande capacité de convaincre lorsqu'il affrontera une salle en colère d'étudiants des cités U. que l'administration voudra déloger, alors qu'ils seront en période d'examens. On devait, faute de structures d'accueil suffisantes, préparer les chambres des cités pour recevoir les invités des deux grands rendez-vous internationaux (la Conférence afro-asiatique, et le 9ème Festival de la Jeunesse et des Étudiants ) que notre jeune pays a eu l'honneur d'être chargé d'organiser pour Juin.
Le problème a soulevé une grande émotion et l'administration a demandé à la direction de l'UNEA de l'aider à le régler en disant, pour nous aiguillonner, que le président Ben Bella était prêt à venir en personne donner un coup de main pour convaincre les étudiants si les dirigeants de l'Union ont des difficultés à le faire. J'étais avec Djelloul quand on nous fit cette demande et cette suggestion. Djelloul rétorqua : « C'est nous que vous devez convaincre que cette solution est incontournable, que ce n'est pas une solution de facilité. Si vous arrivez à le faire, ce sera alors à nous de convaincre les étudiants et pas au Président. » Le problème était réel et les solutions très peu nombreuses ; nous avons dû affronter la colère de nos camarades. C'est à H. Mouffok qu'est revenue la rude tâche. Nous étions inquiets de possibles développements non souhaitables, ou qu'au moins on ne le laissât pas parler. Mais il fallait voir comment il a pu petit à petit imposer son ascendant à la salle vociférante, puis se faire entendre et finir par capter l'attention des étudiants réunis là. Il leur dit toute l'importance de leurs examens et de leur réussite pour les besoins du pays qui attend de les voir mettre leur savoir au service de son édification. Il lia cette préoccupation à la portée de la conférence que le pays s'apprêtait à recevoir, pour leur devenir même, et leur montra que leur contribution au succès de cette rencontre internationale était de mettre les bouchées doubles pour terminer leurs révisions dans les délais qui permettraient à l'administration de préparer les cités à loger les hôtes du pays. La salle était subjuguée par ses explications et son argumentation. Puis ce fut un tonnerre d'applaudissements... C'était une fierté que d'avoir un tel chef ! (…)
La présidence du CE et le département organique s'affairent à organiser le séminaire des vacances de printemps : d'abord la logistique, en menant d'une part l'opération du choix des participants à l'"école", parmi les militants de l'Union les plus actifs et les plus liés à la masse des étudiants et à leurs problèmes. On en recense ainsi plusieurs dizaines que l'on prépare dans des briefings ou des conférences où ils font part de leurs interrogations, etc. ; d'autre part en préparant le lieu de l'"école", à savoir les moyens du Centre africain du Pétrole (salles de classe, chambres pour héberger les pensionnaires, réfectoire et cuisines et les employés de service...,) de Boumerdès, fraîchement inauguré, que le ministre de l'Économie met à notre disposition pour la circonstance. Les autres départements (syndical, volontariat, culture, sports, international...,) chacun pour ce qui concerne les affaires dont il s'occupe, préparent les textes des conférences et cours qui doivent être exposés devant les participants...
Nous avons, pour les différentes interventions, un riche matériau dans l'actualité nationale et internationale, éclairée à la lumière de la Charte d'Alger et de ses orientations de progrès, actualité dont j'ai donné un aperçu plus haut et qui continue de se déployer en ces lendemains de commémoration (la 10ème) de Novembre : la lutte pour l'unité nationale et la mise hors d'état de nuire des responsables de la dissidence ; le retour des éléments révolutionnaires (tel Rabah Bitat, mais il n'est pas le seul) à leur poste de combat ; les efforts et problèmes d'édification et de restructuration de l'économie nationale (autogestion, récupération des biens mal acquis pendant la guerre de libération...) et leurs liens avec la 2ème Conférence des pays afro-asiatiques, ainsi qu'avec les négociations pour décoloniser les relations algéro-françaises ; les avancées de la jeunesse algérienne et l'honneur qui lui est fait de préparer le premier rassemblement mondial de la jeunesse et des étudiants à se tenir hors d'Europe ; les problèmes de la décolonisation en Afrique et l'agression impérialiste contre le Congo qui, malgré les Tschombé, voulait rester fidèle au martyr Lumumba ; les problèmes de l'unité arabe, avec les échanges entre le FLN et l'USA (Union socialiste arabe - Égypte), qui fait part de l'expérience unitaire tourmentée entre les mouvements nationalistes du Proche-Orient ; et les problèmes de l'unité maghrébine, avec les suites des efforts de l'OUA pour régler le différend frontalier avec le Maroc ; etc.
Nous avons donc du pain sur la planche et nous ne sommes pas de trop pour faire face à la tâche. Je ne m'en occupe pas moins de mon inscription en 4ème année de médecine dont je suis assidûment les cours. Hélas, je ne peux prétendre, pour cette année du moins, à préparer l'internat...
(…)Cette plus grande confiance dans leur organisation donne une impulsion au travail unitaire où s'engagent nos forces communes dans la mise en œuvre du programme de l'Union, et d'abord la préparation et le déroulement du séminaire des vacances de printemps dont j'ai parlé plus haut, et qui va être enregistré comme un très grand succès : par le nombre de participantes et de participants, par l'intérêt que tous ont porté au contenu du programme d'étude et aux débats qui l'ont considérablement enrichi, par le climat convivial et, disons-le, fraternel qui a régné tout au long du séminaire... Plusieurs dizaines de jeunes universitaires de diverses spécialités, de diverses régions du pays, de divers horizons de pensée, ont vécu ensemble en une sorte d'internat, se sont connus, ont réfléchi ensemble et confronté leurs idées sur les problèmes de la décolonisation du pays et du monde que ce séminaire leur a largement fait découvrir. Des amitiés, des affinités vont se nouer... Circonstance exceptionnelle, qui va avoir des prolongements fructueux dans la préparation et la tenue du Festival de la jeunesse et des étudiants, et plus tard dans le travail et la fonction pour lesquels l'université les aura formés. Cette activité et le soutien qu'elle a trouvé auprès des cadres et enseignants universitaires qui ont contribué à l'animer, et auprès des autorités qui en ont décisivement assuré le succès, ont grandement accru le prestige de l'UNEA et renforcé son organisation…
mercredi 5 décembre 2007
UNEA, Trois longs mois difficiles !
Nous nous organisons en retenant donc les camarades élus venus des sections de l'étranger, et nous nous mettons au travail. Je suis chargé de réunir les documents du congrès pour les éditer en brochure des travaux et d'en suivre la confection auprès de l'imprimeur. Nous programmons les élections pour renouveler les directions de sections de l'Union, notamment celles de l'intérieur, dont l'importante section Alger, et celles de l'extérieur, dont la non moins importante section de Paris. Dj. Naceur et M. Saha sont les envoyés du CE pour "restructurer" la section de Paris et en déloger les responsables récalcitrants, dont celui qui deviendra plus tard un ami, Abbas Didine, et le très sympathique Djennas – Pour cette dernière action, nous attendrons cependant que le remaniement de la direction soit réalisé –. Les autres secteurs de notre activité (de volontariat, syndicale, culturelle, sportive...) nous réclament et nous nous efforçons de faire face. Nous n'oublions pas la solidarité avec les diverses fédérations de l'UGTA (pétroles, PTT, Éducation et Culture...), ou avec la JFLN, où chaque fois l'un de nous est désigné pour apporter notre soutien militant lors de leurs divers congrès ou conférences... La solidarité internationale, que nous sollicitons pour notre Union ou pour notre pays, ou que nous exprimons aux étudiants et peuples en lutte, n'est pas la moindre de nos activités.
Nous entamons un travail politique en direction du FLN : nous rédigeons une lettre circonstanciée aux membres du BP-FLN pour expliquer le bien-fondé de notre position. Nous nous partageons en délégations pour rendre visite à chacun des dirigeants du FLN. Je suis de celle qui sollicite une entrevue avec le regretté Ali Mendjeli et je me rappelle la réponse laconique qu'il nous fait après avoir écouté le plaidoyer où nous avons exposé le contenu de la lettre que nous lui avons remise : « Il ne faut pas trop tirer sur la corde ! » nous dit-il sur un ton presque amène, peut-être las, en tout cas pas du tout hostile. Réponse que, pour ma part, je trouve sibylline, mais pour l'interprétation de laquelle je fais confiance à la direction du parti...
Cette dernière est tout à son affaire pour faire avancer les propositions de changement de statut d'Alger républicain – on parle également de A. Benzine comme rédacteur en chef de Révolution africaine, pour seconder Amar Ouzeggane appelé à remplacer Harbi à la tête de l'hebdomadaire. En même temps, la direction du PCA s'efforce de développer chez nous, militants, l'esprit unitaire et nous appelle, conformément aux engagements pris lors du congrès du FLN, à rejoindre les cellules de ce parti pour renforcer son caractère d'avant-garde. Mais nous avons des difficultés à être convaincus des possibilités de changement du FLN. Personnellement, je suis un des plus sectaires, d'autant que je reste attentif, même si c'est d'un peu loin, aux négociations serrées autour des aménagements à faire dans la direction, entre notre président, H. Mouffok, et le responsable des Étudiants militants du FLN, Abdessadok. Ce dernier est fin et intelligent, mais je n'arrive pas à lui reconnaître quelque valeur parce qu'il me semble ne tirer sa force et ses convictions que du fait qu'il se dit le représentant de Ben Bella – il se glorifie d'en être proche, ou en tout cas, le porte-parole direct en milieu étudiant ; et parce qu'il m'agace avec ses discours sur l'islam dont il se dit le défenseur des valeurs, contre nous, les communistes, des "mécréants", semble-t-il dire... alors que pour moi, ce pour quoi nous nous disputons n'a rien à voir avec l'islam. Jacques Berque dirait plus scientifiquement : « L'islam, comme le christianisme en pareilles occurrences, ne peut être appelé à dialoguer de niveau avec un système bâti non sur l'observance de la loi et la promesse du salut, mais sur la constatation du conflit et du primat de l'histoire. »
En réalité, de l'islam, ce n'est pas seulement Abdessadok qui parle. Le Président Nasser, Tewfiq el-Madani, notre ministre des Affaires religieuses, Amar Ouzeggane, entre autres, abordent la question en mettant en relief la convergence, ou du moins la non-opposition entre l'islam et le socialisme. Pour moi, ces interventions ne font que confirmer le non-fondé des prétentions de Abdessadok ; et je ne vois pas qu'en réalité, toutes ces insistances sur les valeurs de l'islam (et sur leur jonction avec le socialisme comme voie de la dignité) ont un sens ; elles sont toutes tendues par la volonté de calmer les inquiétudes qui travaillent nos sociétés quant aux risques pour notre personnalité nationale entraînés par le choix socialiste, réputé porteur d'ignorance sinon de mépris de la religion...
Toujours est-il que les efforts de Mouffok et Abdessadok avancent vers la solution d'un remaniement du CE-UNEA qui sera officiellement entérinée dans une session extraordinaire du CD, le lundi 16 novembre pour le renforcement du Mouvement. Et de fait, le fin dosage concocté par nos deux responsables a donné une équipe tout à fait fraternelle qui m'a permis personnellement de nouer des amitiés très solides, notamment avec Mohammed Salah Berdi et Abdelaziz Bouchaïeb qui ont assumé avec brio et sérieux leurs fonctions au sein du collectif. Même avec Saïd Kitouni, les relations sont restées toujours très correctes. Ce dernier a fait plus tard carrière dans les services , dont il semble être sorti à la retraite avec un haut grade. Bien évidemment, les préjugés réciproques n'ont pu fondre que dans l'activité riche que ce réaménagement de la direction a permise. N'a-t-on pas même vu l'UNEA solliciter le cheikh Sahnoun, qui s'est mis gracieusement à la disposition des étudiants, pour organiser des cours d'arabe, comme il le faisait, précise-t-il, pour les détenus, quand il était en prison pendant la guerre ? Et pour aider à la compréhension du remaniement, le regretté Noureddine Zenine un des vice-présidents de l'Union, en clarifie le sens politique dans les colonnes d'Alger rép. Entre-temps, avec la perspective de cette restructuration, nous aurons l'honneur, le 1er novembre, de recevoir enfin le président Ben Bella à la rencontre amicale que le CE organise au 10, Bld Amirouche, pour les étudiants africains (ils sont quelque 900 sur les 6 500 étudiants de l'université d'Alger !). H. Mouffok déclare : « Le fait que le système des bourses aux Africains soit directement lié à la Présidence, démontre toute l'importance qu'accorde le frère Ben Bella aux étudiants africains...»
Ce jour-là, nous assistons, comme l'UNEA y a appelé, au défilé notamment militaire sur la route Moutonnière, en l'honneur du 10e anniversaire de Novembre. Boumédiène, ministre de la Défense fait un discours où il dit : « ...Nous pouvons dire avec fierté que l'ANP a retrouvé son unité et est dotée de l'armement nécessaire... Nous avons créé les différentes armées de terre, mer et air, que vous pourrez voir après le discours du Président...» Et nous avons vu !
D'où nous surplombons le trajet du défilé, nous sommes grandement impressionnés par le spectacle que déploie devant nous notre armée nationale populaire. Et voilà que s'élève la voix ironique de Malek : "Les copain... ain… ains ! Vous voyez ce que nous allons nous recevoir un jour sur la gueu... eu… eule ? » Personne ne relève la plaisanterie, d'un goût douteux. Mais on en rit..., jaune...
Nous entamons un travail politique en direction du FLN : nous rédigeons une lettre circonstanciée aux membres du BP-FLN pour expliquer le bien-fondé de notre position. Nous nous partageons en délégations pour rendre visite à chacun des dirigeants du FLN. Je suis de celle qui sollicite une entrevue avec le regretté Ali Mendjeli et je me rappelle la réponse laconique qu'il nous fait après avoir écouté le plaidoyer où nous avons exposé le contenu de la lettre que nous lui avons remise : « Il ne faut pas trop tirer sur la corde ! » nous dit-il sur un ton presque amène, peut-être las, en tout cas pas du tout hostile. Réponse que, pour ma part, je trouve sibylline, mais pour l'interprétation de laquelle je fais confiance à la direction du parti...
Cette dernière est tout à son affaire pour faire avancer les propositions de changement de statut d'Alger républicain – on parle également de A. Benzine comme rédacteur en chef de Révolution africaine, pour seconder Amar Ouzeggane appelé à remplacer Harbi à la tête de l'hebdomadaire. En même temps, la direction du PCA s'efforce de développer chez nous, militants, l'esprit unitaire et nous appelle, conformément aux engagements pris lors du congrès du FLN, à rejoindre les cellules de ce parti pour renforcer son caractère d'avant-garde. Mais nous avons des difficultés à être convaincus des possibilités de changement du FLN. Personnellement, je suis un des plus sectaires, d'autant que je reste attentif, même si c'est d'un peu loin, aux négociations serrées autour des aménagements à faire dans la direction, entre notre président, H. Mouffok, et le responsable des Étudiants militants du FLN, Abdessadok. Ce dernier est fin et intelligent, mais je n'arrive pas à lui reconnaître quelque valeur parce qu'il me semble ne tirer sa force et ses convictions que du fait qu'il se dit le représentant de Ben Bella – il se glorifie d'en être proche, ou en tout cas, le porte-parole direct en milieu étudiant ; et parce qu'il m'agace avec ses discours sur l'islam dont il se dit le défenseur des valeurs, contre nous, les communistes, des "mécréants", semble-t-il dire... alors que pour moi, ce pour quoi nous nous disputons n'a rien à voir avec l'islam. Jacques Berque dirait plus scientifiquement : « L'islam, comme le christianisme en pareilles occurrences, ne peut être appelé à dialoguer de niveau avec un système bâti non sur l'observance de la loi et la promesse du salut, mais sur la constatation du conflit et du primat de l'histoire. »
En réalité, de l'islam, ce n'est pas seulement Abdessadok qui parle. Le Président Nasser, Tewfiq el-Madani, notre ministre des Affaires religieuses, Amar Ouzeggane, entre autres, abordent la question en mettant en relief la convergence, ou du moins la non-opposition entre l'islam et le socialisme. Pour moi, ces interventions ne font que confirmer le non-fondé des prétentions de Abdessadok ; et je ne vois pas qu'en réalité, toutes ces insistances sur les valeurs de l'islam (et sur leur jonction avec le socialisme comme voie de la dignité) ont un sens ; elles sont toutes tendues par la volonté de calmer les inquiétudes qui travaillent nos sociétés quant aux risques pour notre personnalité nationale entraînés par le choix socialiste, réputé porteur d'ignorance sinon de mépris de la religion...
Toujours est-il que les efforts de Mouffok et Abdessadok avancent vers la solution d'un remaniement du CE-UNEA qui sera officiellement entérinée dans une session extraordinaire du CD, le lundi 16 novembre pour le renforcement du Mouvement. Et de fait, le fin dosage concocté par nos deux responsables a donné une équipe tout à fait fraternelle qui m'a permis personnellement de nouer des amitiés très solides, notamment avec Mohammed Salah Berdi et Abdelaziz Bouchaïeb qui ont assumé avec brio et sérieux leurs fonctions au sein du collectif. Même avec Saïd Kitouni, les relations sont restées toujours très correctes. Ce dernier a fait plus tard carrière dans les services , dont il semble être sorti à la retraite avec un haut grade. Bien évidemment, les préjugés réciproques n'ont pu fondre que dans l'activité riche que ce réaménagement de la direction a permise. N'a-t-on pas même vu l'UNEA solliciter le cheikh Sahnoun, qui s'est mis gracieusement à la disposition des étudiants, pour organiser des cours d'arabe, comme il le faisait, précise-t-il, pour les détenus, quand il était en prison pendant la guerre ? Et pour aider à la compréhension du remaniement, le regretté Noureddine Zenine un des vice-présidents de l'Union, en clarifie le sens politique dans les colonnes d'Alger rép. Entre-temps, avec la perspective de cette restructuration, nous aurons l'honneur, le 1er novembre, de recevoir enfin le président Ben Bella à la rencontre amicale que le CE organise au 10, Bld Amirouche, pour les étudiants africains (ils sont quelque 900 sur les 6 500 étudiants de l'université d'Alger !). H. Mouffok déclare : « Le fait que le système des bourses aux Africains soit directement lié à la Présidence, démontre toute l'importance qu'accorde le frère Ben Bella aux étudiants africains...»
Ce jour-là, nous assistons, comme l'UNEA y a appelé, au défilé notamment militaire sur la route Moutonnière, en l'honneur du 10e anniversaire de Novembre. Boumédiène, ministre de la Défense fait un discours où il dit : « ...Nous pouvons dire avec fierté que l'ANP a retrouvé son unité et est dotée de l'armement nécessaire... Nous avons créé les différentes armées de terre, mer et air, que vous pourrez voir après le discours du Président...» Et nous avons vu !
D'où nous surplombons le trajet du défilé, nous sommes grandement impressionnés par le spectacle que déploie devant nous notre armée nationale populaire. Et voilà que s'élève la voix ironique de Malek : "Les copain... ain… ains ! Vous voyez ce que nous allons nous recevoir un jour sur la gueu... eu… eule ? » Personne ne relève la plaisanterie, d'un goût douteux. Mais on en rit..., jaune...
Libellés :
Mouffok et Abdessadok en négociations
L'UNEA au 4ème congrès du FLN
La publication, début avril 64, des thèses du congrès ne nous laisse pas indifférents. Pas seulement parce qu'Alger rép. en recommande l'étude ; c'est un événement que tout le monde attend. Le CE-UNEA en fait un des points de son ordre du jour, avec ceux concernant la préparation des documents pour le 6e congrès de l'Union (rapport d'activité, Programme d'action, etc.), et bien évidemment, nous, au CS, nous nous impliquons, parce que nous sommes partie prenante, au moins en ce qui concerne le programme d'action.
Le 16 avril est une date marquante : l'UNEA est invitée au congrès du FLN. Elle y délègue son président et, je crois, un autre membre de son CE. J'y suis, moi, invité à titre personnel par le Dr Nekkache. Ce qui m'a frappé et que j'ai retenu de ces assises où beaucoup a été dit, ce n'est pas l'intervention, bien applaudie, de H. Mouffok, mais c'est celle de Boumédiène, au sujet de l'épuration des rangs du parti que beaucoup réclament . C'est même un des leitmotivs d'Alger rép., de Révolution africaine, d'el-Moudjahid, pour ne citer que la presse écrite. "Qui va épurer qui ?" demande le ministre de la Défense. Que veut-il dire ? pensé-je, alors que me reviennent à l'esprit les inquiétudes des amis collaborateurs du Dr Nekkache concernant la "ligne diviseuse" des communistes. Mais, malgré la poursuite préoccupante des assassinats de militants à travers le pays, par les fauteurs de dissidence, j'ai l'impression que cela se calme dans l'euphorie de l'adoption de la Charte d'Alger – dont Alger rép. publie le texte à partir du 15 novembre.
D'autant que c'est le moment où Ben Bella revient d'un voyage triomphal dans les pays socialistes et en Égypte, dont B. Khalfa, dans Alger rép. relate, sur cinq numéros, le déroulement sous le titre : Un voyage qui fera date, et apporte des résultats concrets (dont un Institut africain du pétrole et du gaz, offert par l'URSS ; on annonce son ouverture dès septembre!) Le communiqué commun qui clôt la visite porte que « l'expérience algérienne est une grande contribution au nouveau développement du processus révolutionnaire mondial ». Expérience hautement appréciée également par les communistes français et italiens, et par Che Guevara, de passage, qui a jugé "encourageant", pour un révolutionnaire comme lui, de connaître le peuple algérien. C'est le moment où en France, « la guerre d'Algérie continue », ainsi que le dénonce Révolution africaine : nos concitoyens, là-bas, sont agressés, assassinés à longueur de semaine ; on fait participer des harkis à la sale besogne. De nombreux Algériens sont refoulés de Marseille, ne remplissant pas, dit-on, les conditions pour leur séjour en France... C'est le moment où l'on assiste à un ballet incessant de visites de nos ministres à Paris, pour négocier la mise en œuvre rechignée des engagements de la France concernant cette période de la décolonisation, pour lever les réticences et blocages à l'envoi d'enseignants pour nos établissements, alors que notre ministre de l'Orientation, Ch. Belkacem, multiplie ses appels assurant que « l'Algérie accueillera fraternellement tous les enseignants français » ; où les médias français rivalisent à qui suscitera le plus d'animosité envers l'Algérie, la plus grande méfiance vis-à-vis de sa politique et de l'« entrain avec lequel elle pousse son édification socialiste », de ses prétentions à « modifier la répartition des bénéfices prévue dans les accords d'Évian », sans préciser, comme le fait B. Boumaaza, que le gouvernement français a considérablement vidé ces accords de leur sens par des décisions unilatérales. Au point que des délégations des partis communistes français et italien s'engagent après leur visite à redresser cette image détestable largement diffusée en Occident. C'est le moment où les autorités françaises prennent des sanctions-représailles, politiques et financières, contre la Tunisie de Bourguiba parce que ce dernier a osé nationaliser des terres encore propriété des anciens colons...
C'est le moment où se produit le sabotage au port de ‛Annaba du Star of Alexandria, qui ramenait dans ses soutes l'armement et les munitions que l'ALN avait laissés à l'extérieur. L'explosion fait des dégâts considérables dans le port sans compter près de quatre-vingt dix morts... C'est le moment où Ho Chi-Minh s'adresse au peuple américain lui demandant d'exiger la fin immédiate de la sale guerre au Sud Viêt-Nam..., où Mandela et ses compagnons arrachés à la mort, sont condamnés à la prison à vie... Bref, un moment où ce qui se passe dans notre pays s'inscrit plus que jamais dans le formidable mouvement des peuples secouant la tutelle coloniale et la pression néocolonialiste qui s'efforce de contenir ce mouvement…
Le 16 avril est une date marquante : l'UNEA est invitée au congrès du FLN. Elle y délègue son président et, je crois, un autre membre de son CE. J'y suis, moi, invité à titre personnel par le Dr Nekkache. Ce qui m'a frappé et que j'ai retenu de ces assises où beaucoup a été dit, ce n'est pas l'intervention, bien applaudie, de H. Mouffok, mais c'est celle de Boumédiène, au sujet de l'épuration des rangs du parti que beaucoup réclament . C'est même un des leitmotivs d'Alger rép., de Révolution africaine, d'el-Moudjahid, pour ne citer que la presse écrite. "Qui va épurer qui ?" demande le ministre de la Défense. Que veut-il dire ? pensé-je, alors que me reviennent à l'esprit les inquiétudes des amis collaborateurs du Dr Nekkache concernant la "ligne diviseuse" des communistes. Mais, malgré la poursuite préoccupante des assassinats de militants à travers le pays, par les fauteurs de dissidence, j'ai l'impression que cela se calme dans l'euphorie de l'adoption de la Charte d'Alger – dont Alger rép. publie le texte à partir du 15 novembre.
D'autant que c'est le moment où Ben Bella revient d'un voyage triomphal dans les pays socialistes et en Égypte, dont B. Khalfa, dans Alger rép. relate, sur cinq numéros, le déroulement sous le titre : Un voyage qui fera date, et apporte des résultats concrets (dont un Institut africain du pétrole et du gaz, offert par l'URSS ; on annonce son ouverture dès septembre!) Le communiqué commun qui clôt la visite porte que « l'expérience algérienne est une grande contribution au nouveau développement du processus révolutionnaire mondial ». Expérience hautement appréciée également par les communistes français et italiens, et par Che Guevara, de passage, qui a jugé "encourageant", pour un révolutionnaire comme lui, de connaître le peuple algérien. C'est le moment où en France, « la guerre d'Algérie continue », ainsi que le dénonce Révolution africaine : nos concitoyens, là-bas, sont agressés, assassinés à longueur de semaine ; on fait participer des harkis à la sale besogne. De nombreux Algériens sont refoulés de Marseille, ne remplissant pas, dit-on, les conditions pour leur séjour en France... C'est le moment où l'on assiste à un ballet incessant de visites de nos ministres à Paris, pour négocier la mise en œuvre rechignée des engagements de la France concernant cette période de la décolonisation, pour lever les réticences et blocages à l'envoi d'enseignants pour nos établissements, alors que notre ministre de l'Orientation, Ch. Belkacem, multiplie ses appels assurant que « l'Algérie accueillera fraternellement tous les enseignants français » ; où les médias français rivalisent à qui suscitera le plus d'animosité envers l'Algérie, la plus grande méfiance vis-à-vis de sa politique et de l'« entrain avec lequel elle pousse son édification socialiste », de ses prétentions à « modifier la répartition des bénéfices prévue dans les accords d'Évian », sans préciser, comme le fait B. Boumaaza, que le gouvernement français a considérablement vidé ces accords de leur sens par des décisions unilatérales. Au point que des délégations des partis communistes français et italien s'engagent après leur visite à redresser cette image détestable largement diffusée en Occident. C'est le moment où les autorités françaises prennent des sanctions-représailles, politiques et financières, contre la Tunisie de Bourguiba parce que ce dernier a osé nationaliser des terres encore propriété des anciens colons...
C'est le moment où se produit le sabotage au port de ‛Annaba du Star of Alexandria, qui ramenait dans ses soutes l'armement et les munitions que l'ALN avait laissés à l'extérieur. L'explosion fait des dégâts considérables dans le port sans compter près de quatre-vingt dix morts... C'est le moment où Ho Chi-Minh s'adresse au peuple américain lui demandant d'exiger la fin immédiate de la sale guerre au Sud Viêt-Nam..., où Mandela et ses compagnons arrachés à la mort, sont condamnés à la prison à vie... Bref, un moment où ce qui se passe dans notre pays s'inscrit plus que jamais dans le formidable mouvement des peuples secouant la tutelle coloniale et la pression néocolonialiste qui s'efforce de contenir ce mouvement…
Libellés :
Boumédiène : "Qui va épurer qui ?"
Le M de l'UGEMA
Me voilà donc revenu à ce mouvement au sein duquel j'avais connu des moments exaltants.
Je rappelle qu'il s'était construit à la suite de débats idéologiques sérieux, qui ont eu lieu lors de cette fameuse "bataille du « M »", quelques mois avant que je ne devienne membre de l'Union.
Pourquoi cette "bataille", pourrait-on s'interroger ?
Revenons un peu plus haut dans le temps.
L’Association des Étudiants Musulmans d’Afrique du Nord (AEMAN) a été la première forme d’organisation des étudiants algériens, dont l’idée avait germé vers 1920, quand des Maghrébins ont commencé de fréquenter des universités françaises... Elle avait des sections dans les différentes villes universitaires de France hébergeant des étudiants maghrébins, et à Paris, son bureau au 115, Bld Saint-Michel, s’ornait des trois portraits des leaders maghrébins, Allal el-Fâsî, Messali Hadj et Habib Bourguiba. Ceci pour dire quelle était la tendance qui animait les étudiants algériens organisés dans l’AEMAN. La section d’Alger de l’AEMAN, portant le nom d’AEMNA (Association des Étudiants Musulmans Nord-Africains), a regroupé les étudiants maghrébins, jusqu’à la formation des Unions nationales au Maroc (UNEM) et en Tunisie (UGET). En 1954, à Alger, il y avait encore un bureau de l’AEMNA, cohabitant avec l’AGEA (Association générale des Étudiants d’Alger), qui, elle, dépendait de l’UNEF et dont, nous, "musulmans", faisions d’office partie...
Entre-temps, l’idée nationale mûrissait à travers les luttes intenses entre l’administration coloniale et le mouvement national dans son ensemble, ainsi qu’au sein du mouvement, entre ses différentes composantes. Novembre 54 marquait la victoire définitive de l’idée de la nation algérienne indépendante de la France. Il n’en reste pas moins qu’il faudra plus de sept ans et demi d'une guerre inégale pour réaliser cette idée.
Au niveau du mouvement étudiant, l’idée de nation indépendante est venue dans un texte publié en date du 27 février 1955 par le bureau d’Alger de l’AEMNA, et portant projet de création d’une union estudiantine nationale, sous le nom d’Union générale des Étudiants Musulmans Algériens (UGEMA). Lors de la Conférence préparatoire du Congrès constitutif de l’Union, tenue à Paris du 4 au 7 avril 55, les deux conceptions de la nation se sont affrontées. C’est ce qu’on a appelé la bataille du « M ».
Novembre avait évidemment changé la donne. Il faisait que la question se posait dorénavant ainsi : oui la nation devra être indépendante, et ce sera "une république démocratique et sociale, dans le cadre des principes islamiques" ; ce à quoi s’est opposée une autre vision : ce doit être une république démocratique et sociale, simplement, sans y ajouter l’élément islamique qui la contredit pour ses références à une époque révolue. D’autant, ajoutait-on, que le mouvement étudiant, pour ce qui le concerne, doit pouvoir attirer à lui tous les étudiants, musulmans ou non, favorables à l’indépendance, et que les étudiants marocains et tunisiens n’avaient pas jugé utile d’ajouter le terme "musulman" pour caractériser leurs organisations...
C’était l’idée de nation indépendante, mais amputée de toute sa profondeur civilisationnelle historique. C’était la fameuse thèse de "la nation en formation", ou de simple résultat de la colonisation, qui revenait, adaptée à la situation nouvelle créée par Novembre. Mais la tendance "novembriste" a prévalu... et a fait la grandeur de l’UGEMA. Et contrairement aux craintes suscitées par l’identité musulmane qu’elle s’est ainsi donnée, l'organisation s’est révélée assez large pour accueillir tous les étudiants favorables à l’indépendance – y compris des "Européens" communistes.
Bien plus, l’UGEMA a conquis des sympathies auprès de toutes les organisations étudiantes à travers le monde, et particulièrement en France et dans le monde occidental et impérialiste. Patronnée dans son choix identitaire par Novembre, l’UGEMA a été, auprès de la jeunesse mondiale, un des visages les plus attachants de la Révolution algérienne. Avec une telle jeunesse, si fière de son identité, si ferme à la défendre, et si ouverte aux autres jeunes du monde, la Révolution a pu gagner la sympathie de ces derniers à la justesse de sa cause, et les convaincre de la légitimité du djihad qui se menait en Algérie et du moudjahid qui le menait... J'ai donc milité dans l'UGEMA avec enthousiasme, tout à fait d'accord avec ce « M ».
L'indépendance acquise, ce qui était plus important pour moi, dans le climat conflictuel au sein de la direction de la révolution, c'était que fût affirmé le principe d'autonomie de l'organisation étudiante par rapport à ces divisions. Je ne voyais pas de danger dans la suppression du « M ». Je pensais que l'acquis des caractéristiques civilisationnelles de notre société s'était irréversiblement imposé. Les développements de la vie politique nationale montreront malheureusement que tel n'était pas le cas. J'aurai l'occasion d'y revenir...
Je rappelle qu'il s'était construit à la suite de débats idéologiques sérieux, qui ont eu lieu lors de cette fameuse "bataille du « M »", quelques mois avant que je ne devienne membre de l'Union.
Pourquoi cette "bataille", pourrait-on s'interroger ?
Revenons un peu plus haut dans le temps.
L’Association des Étudiants Musulmans d’Afrique du Nord (AEMAN) a été la première forme d’organisation des étudiants algériens, dont l’idée avait germé vers 1920, quand des Maghrébins ont commencé de fréquenter des universités françaises... Elle avait des sections dans les différentes villes universitaires de France hébergeant des étudiants maghrébins, et à Paris, son bureau au 115, Bld Saint-Michel, s’ornait des trois portraits des leaders maghrébins, Allal el-Fâsî, Messali Hadj et Habib Bourguiba. Ceci pour dire quelle était la tendance qui animait les étudiants algériens organisés dans l’AEMAN. La section d’Alger de l’AEMAN, portant le nom d’AEMNA (Association des Étudiants Musulmans Nord-Africains), a regroupé les étudiants maghrébins, jusqu’à la formation des Unions nationales au Maroc (UNEM) et en Tunisie (UGET). En 1954, à Alger, il y avait encore un bureau de l’AEMNA, cohabitant avec l’AGEA (Association générale des Étudiants d’Alger), qui, elle, dépendait de l’UNEF et dont, nous, "musulmans", faisions d’office partie...
Entre-temps, l’idée nationale mûrissait à travers les luttes intenses entre l’administration coloniale et le mouvement national dans son ensemble, ainsi qu’au sein du mouvement, entre ses différentes composantes. Novembre 54 marquait la victoire définitive de l’idée de la nation algérienne indépendante de la France. Il n’en reste pas moins qu’il faudra plus de sept ans et demi d'une guerre inégale pour réaliser cette idée.
Au niveau du mouvement étudiant, l’idée de nation indépendante est venue dans un texte publié en date du 27 février 1955 par le bureau d’Alger de l’AEMNA, et portant projet de création d’une union estudiantine nationale, sous le nom d’Union générale des Étudiants Musulmans Algériens (UGEMA). Lors de la Conférence préparatoire du Congrès constitutif de l’Union, tenue à Paris du 4 au 7 avril 55, les deux conceptions de la nation se sont affrontées. C’est ce qu’on a appelé la bataille du « M ».
Novembre avait évidemment changé la donne. Il faisait que la question se posait dorénavant ainsi : oui la nation devra être indépendante, et ce sera "une république démocratique et sociale, dans le cadre des principes islamiques" ; ce à quoi s’est opposée une autre vision : ce doit être une république démocratique et sociale, simplement, sans y ajouter l’élément islamique qui la contredit pour ses références à une époque révolue. D’autant, ajoutait-on, que le mouvement étudiant, pour ce qui le concerne, doit pouvoir attirer à lui tous les étudiants, musulmans ou non, favorables à l’indépendance, et que les étudiants marocains et tunisiens n’avaient pas jugé utile d’ajouter le terme "musulman" pour caractériser leurs organisations...
C’était l’idée de nation indépendante, mais amputée de toute sa profondeur civilisationnelle historique. C’était la fameuse thèse de "la nation en formation", ou de simple résultat de la colonisation, qui revenait, adaptée à la situation nouvelle créée par Novembre. Mais la tendance "novembriste" a prévalu... et a fait la grandeur de l’UGEMA. Et contrairement aux craintes suscitées par l’identité musulmane qu’elle s’est ainsi donnée, l'organisation s’est révélée assez large pour accueillir tous les étudiants favorables à l’indépendance – y compris des "Européens" communistes.
Bien plus, l’UGEMA a conquis des sympathies auprès de toutes les organisations étudiantes à travers le monde, et particulièrement en France et dans le monde occidental et impérialiste. Patronnée dans son choix identitaire par Novembre, l’UGEMA a été, auprès de la jeunesse mondiale, un des visages les plus attachants de la Révolution algérienne. Avec une telle jeunesse, si fière de son identité, si ferme à la défendre, et si ouverte aux autres jeunes du monde, la Révolution a pu gagner la sympathie de ces derniers à la justesse de sa cause, et les convaincre de la légitimité du djihad qui se menait en Algérie et du moudjahid qui le menait... J'ai donc milité dans l'UGEMA avec enthousiasme, tout à fait d'accord avec ce « M ».
L'indépendance acquise, ce qui était plus important pour moi, dans le climat conflictuel au sein de la direction de la révolution, c'était que fût affirmé le principe d'autonomie de l'organisation étudiante par rapport à ces divisions. Je ne voyais pas de danger dans la suppression du « M ». Je pensais que l'acquis des caractéristiques civilisationnelles de notre société s'était irréversiblement imposé. Les développements de la vie politique nationale montreront malheureusement que tel n'était pas le cas. J'aurai l'occasion d'y revenir...
Libellés :
La profondeur civilisationnelle de la nation
UNEA, La ruche
Les orientations et clarifications quotidiennes que nous apporte la lecture d'Alger rép., nous permettent de mieux appréhender notre tâche, et nous les faisons passer dans notre programme de travail à court et moyen terme. Avec le développement des structures organiques de la section, et des initiatives que prennent ces dernières, aux côtés de celles du CS et du CE, l'Union devient une véritable ruche : Pas un jour où l'une des structures de base ou de direction n'organise une réunion de travail ou d'information (sur les problèmes syndicaux : bourse ou autres, ou pour le volontariat), ou une conférence sur des problèmes politiques ou économiques généraux, ou sur des questions intéressant plus particulièrement les étudiants de telle Fac. ou de tel institut ou même amphi. (polycop. ou autres).
Ce sont des dizaines et bientôt des centaines d'étudiants qui vont activer pour s'organiser, organiser des rencontres, débattre, se faire des idées et se battre pour elles dans les différents domaines. L'UNEA, ses étudiants, ses comités, sont sur tous les fronts. Voici le comité des Étudiantes qui organise au profit des sinistrés des inondations du Sud, une soirée musicale à la salle Ibn Khaldoun avec la grande Fadila Dziriya. Elles animent à l'occasion un débat sur la participation de la femme à l'édification. Voilà les étudiants de la cité U. de Ben Aknoun qui tiennent un meeting de soutien au FNL et au peuple du Sud Viet-Nam, avec la présence active de la JFLN. Le siège du Bld Amirouche ne désemplit pas de semblables activités : un jour il voit la préparation du chantier national de volontariat pour traiter 6000 hectares à Oued Fodda, et plus tard celui pour la construction du stade de Chéragas. Un autre jour on y invite le ministre de l'économie, Bachir Boumaaza, à un débat sur la politique économique du pays, les problèmes de la commercialisation et de la spéculation qui les accompagne. Puis c'est au tour du Dr Nekkache à y être invité pour parler de "Socialisme et santé", faisant le bilan de la situation sanitaire à l'indépendance, de ce qui a été fait depuis, et traçant quelques perspectives ; conférence qui sera prolongée par celles de ses collaborateurs au ministère sur le "Service civil médical". Bientôt le CE organise un séminaire de 16 conférences programmées, d'économie politique. Bachir Boumaaza lui fait l'honneur d'en inaugurer l'ouverture. Des enseignants universitaires font de Amirouche une annexe de l'université. Le président de l'Union, Houari Mouffok, fait un discours où il préconise d'ailleurs l'ouverture de l'université aux "meilleurs des ouvriers". Alger rép. fera à l'occasion son édito sur cet événement pour saluer le sérieux et la rigueur qui le marquent, par rapport aux « démonstrations confuses multipliées depuis quelques jours », pour se différencier des expériences d'ailleurs...
Si les comités de base organisent, chacun pour ce qui concerne ses étudiants, des conférences animées par les enseignants, les Labica, H. Denis, Tiano et autres Peyréga, si le comité de Pharmacie réfléchit et débat sur les problèmes de la chimie industrielle qui concerne la branche, les sections de l'intérieur, Oran et Constantine, ou de l'étranger (Paris, Moscou,...) ne sont pas en reste. Les étudiants de Paris, par exemple, débattent avec l'économiste Fr. Perroux de la coopération... C'est d'ailleurs dans ces activités que s'enclenche une émulation, avec les initiatives d'un "Comité pour l'Algérie nouvelle", sur des sujets d'histoire ou d'économie politiques (sur al-Afghani, le socialisme algérien...). Malek Bennabi anime également des conférences à l'université (salle des Actes)... De même que Mohamed Harbi, ou Belkacem Benyahia, qui interviennent bien évidemment sur tous ces problèmes en conférences ou dans les hebdomadaires qu'ils dirigent, Révolution africaine, pour le premier et el-Moudjahid, pour le second. Plus près de l'UNEA, les étudiants militants, liés à la FGA-FLN, organisent certaines manifestations en leur nom, comme par exemple des soirées musicales de cha‛bi, ou participent avec la JFLN et leurs responsables de la FGA, aux séminaires pour la formation politique des jeunes...
(…)
Notre 6ème Congrès.
Avec l'adoption de la Charte d'Alger, l'activité de l'Union semble démultipliée. La section sollicite des conférenciers sur l'impérialisme et la crise du capitalisme et organise un concours pour auteurs dramatiques en arabe et en français. Notre président, Djelloul, participe à une table ronde sur le service civil médical. Le 1er numéro de Révolution à l'université sort à la mi-mai, au moment où la section d'Alger, réunie en AG élit ses délégués en préparation du 6ème congrès. Si pour le programme à défendre il n'y a pas de problèmes, on retrouve là encore la lutte chaude, entre communistes et militants FGA-FLN, pour la couleur des délégués qui va conditionner celle de la direction devant mettre en œuvre le programme. Et voilà que l'on reçoit une résolution alarmante de la section UNEA du Nord de la France dénonçant les positions de "certains" étudiants de Paris : ces derniers refusent de reconnaître le CE issu de la reconversion de l'UGEMA en UNEA...
Pour la Journée de l'étudiant, (en commémoration du "19 mai 56"), Amirouche, avec quelque 500 étudiants, fait la fête à Ben Bella, Boumaaza, Bouteflika, mon ami Hassan, le colonel de la wilaya 4..., et applaudit le discours du Président...
Pour ma part, si je participe à toutes ces activités, et à l'AG où je suis élu comme délégué pour le congrès, je n'oublie pas mes études, et je passe avec succès mes examens de fin de 3ème année de médecine. Mais je vois avec un petit serrement de cœur se tenir sans moi le concours d'internat, sous la houlette de nos prestigieux professeurs, les Alouache, Lebon, Ferran, Jaillet, Destaing..., où dix d'entre mes amis sont brillamment reçus. Je me dis que ce n'est que partie remise...
C'est aussi la période, je crois, où j'adhère formellement au PCA. Je dis :"je crois", car je n'arrive pas à me remémorer les choses avec précision. Cette décision n'a pas été facile pour moi. Et c'est comme si ma mémoire avait refusé d'enregistrer le fait. En me remettant dans le contexte d'alors, quel souvenir ai-je gardé ? Je viens de commettre un geste grave : à la sortie de ma première réunion de cellule – qui, dans la forme et par sa composante humaine n'a pas différé beaucoup de celle, quotidienne, du CS-UNEA–, je me fais à haute voix la réflexion suivante : “Ça y est, je suis un coco !...” Je me rends compte que je viens de prendre un tournant important dans ma vie, que je romps avec beaucoup de choses qui faisaient jusque-là partie de ma personnalité profonde, avec beaucoup d'amis et de frères de combat, avec même ma famille. Je sais que de tout ce monde-là, même mon regretté père, personne ne va me faire une remarque ou porter un jugement sur le choix que j'ai fait, mais qu'on se posera des questions sur cet écart. Pour ma part, je pense profiter du capital confiance que j'avais auprès de ceux de ma famille et des frères et amis que je m'étais faits dans la lutte de libération, pour faire – j'ai cette prétention démesurée !– avancer les mentalités autour de moi !
Je suis bien convaincu que seule la voie socialiste peut sauver la victoire de l'Algérie sur le colonialisme d'un détournement bourgeois à la tunisienne, pour rester dans notre région, ou d'une dérive monarchique à la marocaine, qui ont, chacun à sa manière, lié le sort de leur pays au néocolonialisme occidental. Voie d'ailleurs adoptée dès Tripoli par le FLN, et rencontrant des oppositions au sein de ce dernier, comme le montrent les divisions qui le déchirent. Je viens de découvrir Nazim Hikmet , et je fais mien l'argument de son engagement communiste : « Ce ne sont pas les livres, dit-il, ce n’est pas la propagande, ce n’est pas ma situation sociale, qui m’ont amené là où je suis... C’est l’Anatolie qui m’y a amené… l’Anatolie que j’ai à peine aperçue, vaguement, d’un bout... C’est mon cœur, qui m’a amené là où je suis... Et voilà tout...» L'amour de la patrie ! L'Algérie ! Voilà ce qui me fait faire ce choix. Je considère que, par l'intensité de son combat libérateur, mon peuple a mérité que son avenir soit radical. Et cette radicalité, je ne la vois que du côté du socialisme scientifique.
Les meilleurs grands esprits dans le monde avaient salué la « grande lueur à l'Est » née avec Octobre et qui est devenue, depuis la Seconde Guerre mondiale, un élément d'équilibre planétaire venu brider les appétits prédateurs de l'impérialisme occidental, et donner un horizon à la lutte des peuples pour leur libération. C'est à son ombre, en particulier, qu'est né notre mouvement national moderne, et c'est son poids dans le rapport de force mondial qui a permis à notre lutte de libération de se développer et de vaincre. C'est son empreinte qui a contribué à la radicalité de ce mouvement et à y légitimer, malgré tout, un courant influencé par son idéologie, au nom de laquelle même nombre d'Européens d'Algérie ont donné leur vie pour l'indépendance. Comme beaucoup d'autres peuples, comme Cuba et le Viet-Nam, entre autres, c'est du côté de cette expérience qui a donné corps au "spectre" dont Marx disait qu'il hantait l'Europe, que mon peuple trouve l'inspiration et le soutien pour échapper au piège de la dépendance, de l'injustice et de la misère néocoloniales…
Malgré les vicissitudes liées à l'échec colossal de cette expérience et à l'affaissement de l'URSS, ou peut-être justement à cause de ce retournement inouï, à cause de la restauration indécente, sans vergogne, d'un colonialisme plus triomphant que jamais, ne trouvant plus devant ses exigences insatiables que la seule pauvre lutte des peuples, et une opinion progressiste mondiale émiettée, j'estime que j'ai eu raison d'avoir pris cette option, et d'avoir soutenu, dans cette voie, les efforts et les acquis indéniables de mon peuple et de ses dirigeants non communistes. Et que si j'avais à refaire le choix, je n'hésiterais pas un seul instant, même en sachant le risque d'impasse. Bien évidemment avec l'effort de corriger ce que l'inexpérience n'a pas permis alors de rectifier... pour donner tout son sens à la formule juste de Ben Badis : « Le communisme est le levain du peuple.»
Je suis donc dans les rangs du parti communiste. Mon logement devient par-là même un local de réunion, et je recevrai de plus en plus les dirigeants du parti, Bachir Hadj Ali, Larbi Bouhali ou Sadek Hadjerès, pour des réunions auxquelles le plus souvent je participe avec d'autres camarades, mais qui peuvent se tenir en mon absence lorsque le sujet n'implique pas ma présence. Ces réunions s'organisent en l'absence de mon jeune frère que j'héberge et qui essaie avec sérieux de rattraper son retard et de préparer son bac au lycée Émir Abdelkader. Il est au courant de mon engagement, mais il est très discret... En prévision des exigences des évolutions de la situation politique, et notamment du congrès de l'UNEA, la direction du parti m'inscrit pour un cycle de formation politique dans une "école": c'est un premier contact avec l'éducation communiste (Ce qu'est un parti communiste et sa doctrine, ce que sont ses objectifs, ses moyens d'action...), éducation dont je suivrai les développements plus approfondis dans des écoles plus conformes à ce nom, réunies, en Algérie, puis en France, et plus tard dans des pays socialistes...
Puis vient le congrès, en ce début d'août 64, en couronnement de toute cette activité foisonnante, dont Alger rép. publie un bilan depuis le 5ème congrès, sous le titre : « Forgée par les décrets de Mars, notre unité se consolidera autour de la Charte d'Alger ». B. Khalfa, dans un édito du numéro suivant, revient sur ce bilan, en soulignant son caractère positif manifeste dans la conscience plus élevée des étudiants et leur plus grande participation dans l'activité de l'Union, au service de l'édification du pays.
La séance inaugurale a lieu à la salle Ibn Khaldoun, honorée par la présence de Ben Alla, président de l'Assemblée nationale, qui appelle à l'application conséquente des décisions du congrès du FLN ; de Hocine Zahouane de la Commission d'orientation du BP-FLN, qui souhaite que le congrès de l'Union apporte une nouvelle pierre à l'édification du socialisme ; et de Chérif Belkacem, qui attribue la note d'optimisme qui se dégage au fait qu'« il y a six mois nous avons pris la décision que l'Université redevienne algérienne ». H. Mouffok, réaffirme que notre organisation est au service de la nation... Nous avions espéré la présence de Ben Bella, mais ce dernier tenait meeting à ‛Annaba encore sous le choc du drame du port, qu'il a lié à la question du pétrole... puis clôturait une conférence de l'UNFA (Union des femmes)...
En fait, cette absence est politique. C'est une pression sur le déroulement du congrès dont les travaux sont marqués par une très grande tension entre les deux tendances, communiste et FGA-FLN. Le congrès va traîner en longueur, achopper sur chaque point de l'ordre du jour : d'abord sur la validation des différentes délégations. Bien évidemment, la représentativité de celle de Paris a beaucoup retenu l'attention. Elle a fait l'objet de débats serrés, d'un haut niveau, contradictoires, harassants, où les délégués de Paris ont montré une combativité inouïe qui n'a pas rencontré que de l'inimitié dans la salle. Mais, vu leur hostilité notoire à la Charte d'Alger, ils n'ont pas pu éviter la sanction : en dehors de leurs 5 voix, leurs soutiens – qui étaient au nombre de 21 – n'ont pu que s'abstenir devant la décision d'exclure les "Parisiens" du congrès et de l'Union, votée par 84 délégués !
Quand je me remémore cet épisode de la vie d'une organisation dont je continue d'être aussi fier du rôle qu'elle a tenu dans la vie du pays que de celui de son aînée, l'UGEMA, je ne peux que réfléchir sur les ressorts idéologiques qui amènent des démocrates authentiques à faire preuve de la pire des fermetures antidémocratiques. Assurément, l'égide du «M» (UGEMA), hier, tout en ne le cédant en rien au plan de la radicalité révolutionnaire, a été infiniment plus large que celle de l'idéologie communiste que nous voulions alors imposer au mouvement étudiant. C'est également la même étroitesse "révolutionnaire" de la ligne de l'UNEA par rapport à celle du «M» qui nous pousse à exclure du congrès, et à rompre les relations de coopération et d'amitié avec la délégation de l'USNSA (Étudiants américains), invitée comme d'autres organisations amies traditionnelles du mouvement étudiant algérien, mais rendue responsable des positions agressives du gouvernement américain, notamment au Viet-Nam . Le paradoxe qui semble apparaître dans ce parallèle n'est qu'apparent, d'autant que cette étroitesse, nous en avons fait preuve non dans une organisation partisane, mais dans une association syndicale qui, comme l'indique son épithète, réunit des partenaires sur la base de leurs intérêts matériels et moraux et non sur des bases idéologiques. Nous avons cru pouvoir éliminer de notre syndicat un courant qui ne pouvait, vu l'option monopartite du régime, s'organiser à part. Aussi continua-t-il à s'exprimer normalement dans le large espace nationaliste que nous essayions d'épurer, peut-être en accord avec les orientations de la Charte d'Alger, mais – nous ne pouvions théoriquement le comprendre alors –, en violation profonde des besoins de notre mouvement étudiant et, au-delà de lui, de l'édification nationale. J'aurai sans doute l'occasion de revenir sur ce sujet.
Cet épisode marque la domination de notre groupe, malgré la résistance de l'autre courant qui fait se prolonger le congrès beaucoup plus que prévu. Cet ascendant que nous avons pris continue de se manifester lors de la discussion et de l'adoption du rapport moral de la direction sortante qui insiste pour « bannir tout ce qui peut affaiblir les rangs socialistes », puis lors de l'élection d'un des nôtres, Djelloul Naceur, à la présidence du congrès, puis lors du débat sur le rapport de politique générale et de son adoption, à l'occasion de quoi Ch. Belkacem déclare qu'il se fera « le défenseur du programme syndical de l'Union » venu dans le rapport, et dont il dit qu'il est empreint d'un esprit de maturité remarquable.
Quant à la résistance, elle s'exprime non seulement à travers l'âpreté des débats dans une ambiance tendue, électrisée, mais aussi par "l'enlèvement" de Djelloul par des policiers en civil, à la suite de quoi le congrès suspend ses travaux et se déclare en grève jusqu'à la libération de son président. Cette appréciation quelque peu alarmiste de l'affaire est due à la façon un peu cavalière dont les autorités ont mené les choses, en voulant camoufler cette "convocation" derrière le prétexte d'un tract subversif qui aurait été diffusé la veille à la cité U. de Ben Aknoun où se tenaient les travaux, et dont on voulait, a-t-on prétendu, éclairer avec Djelloul les tenants et aboutissants . En réalité, et ce dernier dédramatise l'histoire quand il reparaît après une longue journée d'absence, il a "conféré" avec ses vis-à-vis autour d'accommodements organiques entre communistes et FGA-FLN.
Mais nous nous sentons, en tant que défenseurs conséquents des principes de la Charte d'Alger, forts de notre supériorité numérique et de la légitimité de notre position. Nous sommes forts aussi du télégramme par lequel Ho Chi Minh en personne a répondu au message de soutien que lui avait envoyé le congrès, la veille, suite à une attaque particulièrement destructrice de l'aviation US sur les villes et ports du Nord Viet-Nam, et à la manifestation que le congrès dans son ensemble est descendu faire devant l'ambassade américaine, aux cris de Paix et Liberté au Viet-Nam ! Et B. Khalfa ne nous encourage-t-il pas dans cette fermeté par son édito dans Alger rép. du lendemain de "l'enlèvement", où il dit qu'« il faut faire confiance aux étudiants, bannir le paternalisme et l'autoritarisme à leur égard et les laisser régler démocratiquement leurs problèmes sur la base des orientations du congrès du FLN et du programme de l'UNEA » ?
Ce sont des dizaines et bientôt des centaines d'étudiants qui vont activer pour s'organiser, organiser des rencontres, débattre, se faire des idées et se battre pour elles dans les différents domaines. L'UNEA, ses étudiants, ses comités, sont sur tous les fronts. Voici le comité des Étudiantes qui organise au profit des sinistrés des inondations du Sud, une soirée musicale à la salle Ibn Khaldoun avec la grande Fadila Dziriya. Elles animent à l'occasion un débat sur la participation de la femme à l'édification. Voilà les étudiants de la cité U. de Ben Aknoun qui tiennent un meeting de soutien au FNL et au peuple du Sud Viet-Nam, avec la présence active de la JFLN. Le siège du Bld Amirouche ne désemplit pas de semblables activités : un jour il voit la préparation du chantier national de volontariat pour traiter 6000 hectares à Oued Fodda, et plus tard celui pour la construction du stade de Chéragas. Un autre jour on y invite le ministre de l'économie, Bachir Boumaaza, à un débat sur la politique économique du pays, les problèmes de la commercialisation et de la spéculation qui les accompagne. Puis c'est au tour du Dr Nekkache à y être invité pour parler de "Socialisme et santé", faisant le bilan de la situation sanitaire à l'indépendance, de ce qui a été fait depuis, et traçant quelques perspectives ; conférence qui sera prolongée par celles de ses collaborateurs au ministère sur le "Service civil médical". Bientôt le CE organise un séminaire de 16 conférences programmées, d'économie politique. Bachir Boumaaza lui fait l'honneur d'en inaugurer l'ouverture. Des enseignants universitaires font de Amirouche une annexe de l'université. Le président de l'Union, Houari Mouffok, fait un discours où il préconise d'ailleurs l'ouverture de l'université aux "meilleurs des ouvriers". Alger rép. fera à l'occasion son édito sur cet événement pour saluer le sérieux et la rigueur qui le marquent, par rapport aux « démonstrations confuses multipliées depuis quelques jours », pour se différencier des expériences d'ailleurs...
Si les comités de base organisent, chacun pour ce qui concerne ses étudiants, des conférences animées par les enseignants, les Labica, H. Denis, Tiano et autres Peyréga, si le comité de Pharmacie réfléchit et débat sur les problèmes de la chimie industrielle qui concerne la branche, les sections de l'intérieur, Oran et Constantine, ou de l'étranger (Paris, Moscou,...) ne sont pas en reste. Les étudiants de Paris, par exemple, débattent avec l'économiste Fr. Perroux de la coopération... C'est d'ailleurs dans ces activités que s'enclenche une émulation, avec les initiatives d'un "Comité pour l'Algérie nouvelle", sur des sujets d'histoire ou d'économie politiques (sur al-Afghani, le socialisme algérien...). Malek Bennabi anime également des conférences à l'université (salle des Actes)... De même que Mohamed Harbi, ou Belkacem Benyahia, qui interviennent bien évidemment sur tous ces problèmes en conférences ou dans les hebdomadaires qu'ils dirigent, Révolution africaine, pour le premier et el-Moudjahid, pour le second. Plus près de l'UNEA, les étudiants militants, liés à la FGA-FLN, organisent certaines manifestations en leur nom, comme par exemple des soirées musicales de cha‛bi, ou participent avec la JFLN et leurs responsables de la FGA, aux séminaires pour la formation politique des jeunes...
(…)
Notre 6ème Congrès.
Avec l'adoption de la Charte d'Alger, l'activité de l'Union semble démultipliée. La section sollicite des conférenciers sur l'impérialisme et la crise du capitalisme et organise un concours pour auteurs dramatiques en arabe et en français. Notre président, Djelloul, participe à une table ronde sur le service civil médical. Le 1er numéro de Révolution à l'université sort à la mi-mai, au moment où la section d'Alger, réunie en AG élit ses délégués en préparation du 6ème congrès. Si pour le programme à défendre il n'y a pas de problèmes, on retrouve là encore la lutte chaude, entre communistes et militants FGA-FLN, pour la couleur des délégués qui va conditionner celle de la direction devant mettre en œuvre le programme. Et voilà que l'on reçoit une résolution alarmante de la section UNEA du Nord de la France dénonçant les positions de "certains" étudiants de Paris : ces derniers refusent de reconnaître le CE issu de la reconversion de l'UGEMA en UNEA...
Pour la Journée de l'étudiant, (en commémoration du "19 mai 56"), Amirouche, avec quelque 500 étudiants, fait la fête à Ben Bella, Boumaaza, Bouteflika, mon ami Hassan, le colonel de la wilaya 4..., et applaudit le discours du Président...
Pour ma part, si je participe à toutes ces activités, et à l'AG où je suis élu comme délégué pour le congrès, je n'oublie pas mes études, et je passe avec succès mes examens de fin de 3ème année de médecine. Mais je vois avec un petit serrement de cœur se tenir sans moi le concours d'internat, sous la houlette de nos prestigieux professeurs, les Alouache, Lebon, Ferran, Jaillet, Destaing..., où dix d'entre mes amis sont brillamment reçus. Je me dis que ce n'est que partie remise...
C'est aussi la période, je crois, où j'adhère formellement au PCA. Je dis :"je crois", car je n'arrive pas à me remémorer les choses avec précision. Cette décision n'a pas été facile pour moi. Et c'est comme si ma mémoire avait refusé d'enregistrer le fait. En me remettant dans le contexte d'alors, quel souvenir ai-je gardé ? Je viens de commettre un geste grave : à la sortie de ma première réunion de cellule – qui, dans la forme et par sa composante humaine n'a pas différé beaucoup de celle, quotidienne, du CS-UNEA–, je me fais à haute voix la réflexion suivante : “Ça y est, je suis un coco !...” Je me rends compte que je viens de prendre un tournant important dans ma vie, que je romps avec beaucoup de choses qui faisaient jusque-là partie de ma personnalité profonde, avec beaucoup d'amis et de frères de combat, avec même ma famille. Je sais que de tout ce monde-là, même mon regretté père, personne ne va me faire une remarque ou porter un jugement sur le choix que j'ai fait, mais qu'on se posera des questions sur cet écart. Pour ma part, je pense profiter du capital confiance que j'avais auprès de ceux de ma famille et des frères et amis que je m'étais faits dans la lutte de libération, pour faire – j'ai cette prétention démesurée !– avancer les mentalités autour de moi !
Je suis bien convaincu que seule la voie socialiste peut sauver la victoire de l'Algérie sur le colonialisme d'un détournement bourgeois à la tunisienne, pour rester dans notre région, ou d'une dérive monarchique à la marocaine, qui ont, chacun à sa manière, lié le sort de leur pays au néocolonialisme occidental. Voie d'ailleurs adoptée dès Tripoli par le FLN, et rencontrant des oppositions au sein de ce dernier, comme le montrent les divisions qui le déchirent. Je viens de découvrir Nazim Hikmet , et je fais mien l'argument de son engagement communiste : « Ce ne sont pas les livres, dit-il, ce n’est pas la propagande, ce n’est pas ma situation sociale, qui m’ont amené là où je suis... C’est l’Anatolie qui m’y a amené… l’Anatolie que j’ai à peine aperçue, vaguement, d’un bout... C’est mon cœur, qui m’a amené là où je suis... Et voilà tout...» L'amour de la patrie ! L'Algérie ! Voilà ce qui me fait faire ce choix. Je considère que, par l'intensité de son combat libérateur, mon peuple a mérité que son avenir soit radical. Et cette radicalité, je ne la vois que du côté du socialisme scientifique.
Les meilleurs grands esprits dans le monde avaient salué la « grande lueur à l'Est » née avec Octobre et qui est devenue, depuis la Seconde Guerre mondiale, un élément d'équilibre planétaire venu brider les appétits prédateurs de l'impérialisme occidental, et donner un horizon à la lutte des peuples pour leur libération. C'est à son ombre, en particulier, qu'est né notre mouvement national moderne, et c'est son poids dans le rapport de force mondial qui a permis à notre lutte de libération de se développer et de vaincre. C'est son empreinte qui a contribué à la radicalité de ce mouvement et à y légitimer, malgré tout, un courant influencé par son idéologie, au nom de laquelle même nombre d'Européens d'Algérie ont donné leur vie pour l'indépendance. Comme beaucoup d'autres peuples, comme Cuba et le Viet-Nam, entre autres, c'est du côté de cette expérience qui a donné corps au "spectre" dont Marx disait qu'il hantait l'Europe, que mon peuple trouve l'inspiration et le soutien pour échapper au piège de la dépendance, de l'injustice et de la misère néocoloniales…
Malgré les vicissitudes liées à l'échec colossal de cette expérience et à l'affaissement de l'URSS, ou peut-être justement à cause de ce retournement inouï, à cause de la restauration indécente, sans vergogne, d'un colonialisme plus triomphant que jamais, ne trouvant plus devant ses exigences insatiables que la seule pauvre lutte des peuples, et une opinion progressiste mondiale émiettée, j'estime que j'ai eu raison d'avoir pris cette option, et d'avoir soutenu, dans cette voie, les efforts et les acquis indéniables de mon peuple et de ses dirigeants non communistes. Et que si j'avais à refaire le choix, je n'hésiterais pas un seul instant, même en sachant le risque d'impasse. Bien évidemment avec l'effort de corriger ce que l'inexpérience n'a pas permis alors de rectifier... pour donner tout son sens à la formule juste de Ben Badis : « Le communisme est le levain du peuple.»
Je suis donc dans les rangs du parti communiste. Mon logement devient par-là même un local de réunion, et je recevrai de plus en plus les dirigeants du parti, Bachir Hadj Ali, Larbi Bouhali ou Sadek Hadjerès, pour des réunions auxquelles le plus souvent je participe avec d'autres camarades, mais qui peuvent se tenir en mon absence lorsque le sujet n'implique pas ma présence. Ces réunions s'organisent en l'absence de mon jeune frère que j'héberge et qui essaie avec sérieux de rattraper son retard et de préparer son bac au lycée Émir Abdelkader. Il est au courant de mon engagement, mais il est très discret... En prévision des exigences des évolutions de la situation politique, et notamment du congrès de l'UNEA, la direction du parti m'inscrit pour un cycle de formation politique dans une "école": c'est un premier contact avec l'éducation communiste (Ce qu'est un parti communiste et sa doctrine, ce que sont ses objectifs, ses moyens d'action...), éducation dont je suivrai les développements plus approfondis dans des écoles plus conformes à ce nom, réunies, en Algérie, puis en France, et plus tard dans des pays socialistes...
Puis vient le congrès, en ce début d'août 64, en couronnement de toute cette activité foisonnante, dont Alger rép. publie un bilan depuis le 5ème congrès, sous le titre : « Forgée par les décrets de Mars, notre unité se consolidera autour de la Charte d'Alger ». B. Khalfa, dans un édito du numéro suivant, revient sur ce bilan, en soulignant son caractère positif manifeste dans la conscience plus élevée des étudiants et leur plus grande participation dans l'activité de l'Union, au service de l'édification du pays.
La séance inaugurale a lieu à la salle Ibn Khaldoun, honorée par la présence de Ben Alla, président de l'Assemblée nationale, qui appelle à l'application conséquente des décisions du congrès du FLN ; de Hocine Zahouane de la Commission d'orientation du BP-FLN, qui souhaite que le congrès de l'Union apporte une nouvelle pierre à l'édification du socialisme ; et de Chérif Belkacem, qui attribue la note d'optimisme qui se dégage au fait qu'« il y a six mois nous avons pris la décision que l'Université redevienne algérienne ». H. Mouffok, réaffirme que notre organisation est au service de la nation... Nous avions espéré la présence de Ben Bella, mais ce dernier tenait meeting à ‛Annaba encore sous le choc du drame du port, qu'il a lié à la question du pétrole... puis clôturait une conférence de l'UNFA (Union des femmes)...
En fait, cette absence est politique. C'est une pression sur le déroulement du congrès dont les travaux sont marqués par une très grande tension entre les deux tendances, communiste et FGA-FLN. Le congrès va traîner en longueur, achopper sur chaque point de l'ordre du jour : d'abord sur la validation des différentes délégations. Bien évidemment, la représentativité de celle de Paris a beaucoup retenu l'attention. Elle a fait l'objet de débats serrés, d'un haut niveau, contradictoires, harassants, où les délégués de Paris ont montré une combativité inouïe qui n'a pas rencontré que de l'inimitié dans la salle. Mais, vu leur hostilité notoire à la Charte d'Alger, ils n'ont pas pu éviter la sanction : en dehors de leurs 5 voix, leurs soutiens – qui étaient au nombre de 21 – n'ont pu que s'abstenir devant la décision d'exclure les "Parisiens" du congrès et de l'Union, votée par 84 délégués !
Quand je me remémore cet épisode de la vie d'une organisation dont je continue d'être aussi fier du rôle qu'elle a tenu dans la vie du pays que de celui de son aînée, l'UGEMA, je ne peux que réfléchir sur les ressorts idéologiques qui amènent des démocrates authentiques à faire preuve de la pire des fermetures antidémocratiques. Assurément, l'égide du «M» (UGEMA), hier, tout en ne le cédant en rien au plan de la radicalité révolutionnaire, a été infiniment plus large que celle de l'idéologie communiste que nous voulions alors imposer au mouvement étudiant. C'est également la même étroitesse "révolutionnaire" de la ligne de l'UNEA par rapport à celle du «M» qui nous pousse à exclure du congrès, et à rompre les relations de coopération et d'amitié avec la délégation de l'USNSA (Étudiants américains), invitée comme d'autres organisations amies traditionnelles du mouvement étudiant algérien, mais rendue responsable des positions agressives du gouvernement américain, notamment au Viet-Nam . Le paradoxe qui semble apparaître dans ce parallèle n'est qu'apparent, d'autant que cette étroitesse, nous en avons fait preuve non dans une organisation partisane, mais dans une association syndicale qui, comme l'indique son épithète, réunit des partenaires sur la base de leurs intérêts matériels et moraux et non sur des bases idéologiques. Nous avons cru pouvoir éliminer de notre syndicat un courant qui ne pouvait, vu l'option monopartite du régime, s'organiser à part. Aussi continua-t-il à s'exprimer normalement dans le large espace nationaliste que nous essayions d'épurer, peut-être en accord avec les orientations de la Charte d'Alger, mais – nous ne pouvions théoriquement le comprendre alors –, en violation profonde des besoins de notre mouvement étudiant et, au-delà de lui, de l'édification nationale. J'aurai sans doute l'occasion de revenir sur ce sujet.
Cet épisode marque la domination de notre groupe, malgré la résistance de l'autre courant qui fait se prolonger le congrès beaucoup plus que prévu. Cet ascendant que nous avons pris continue de se manifester lors de la discussion et de l'adoption du rapport moral de la direction sortante qui insiste pour « bannir tout ce qui peut affaiblir les rangs socialistes », puis lors de l'élection d'un des nôtres, Djelloul Naceur, à la présidence du congrès, puis lors du débat sur le rapport de politique générale et de son adoption, à l'occasion de quoi Ch. Belkacem déclare qu'il se fera « le défenseur du programme syndical de l'Union » venu dans le rapport, et dont il dit qu'il est empreint d'un esprit de maturité remarquable.
Quant à la résistance, elle s'exprime non seulement à travers l'âpreté des débats dans une ambiance tendue, électrisée, mais aussi par "l'enlèvement" de Djelloul par des policiers en civil, à la suite de quoi le congrès suspend ses travaux et se déclare en grève jusqu'à la libération de son président. Cette appréciation quelque peu alarmiste de l'affaire est due à la façon un peu cavalière dont les autorités ont mené les choses, en voulant camoufler cette "convocation" derrière le prétexte d'un tract subversif qui aurait été diffusé la veille à la cité U. de Ben Aknoun où se tenaient les travaux, et dont on voulait, a-t-on prétendu, éclairer avec Djelloul les tenants et aboutissants . En réalité, et ce dernier dédramatise l'histoire quand il reparaît après une longue journée d'absence, il a "conféré" avec ses vis-à-vis autour d'accommodements organiques entre communistes et FGA-FLN.
Mais nous nous sentons, en tant que défenseurs conséquents des principes de la Charte d'Alger, forts de notre supériorité numérique et de la légitimité de notre position. Nous sommes forts aussi du télégramme par lequel Ho Chi Minh en personne a répondu au message de soutien que lui avait envoyé le congrès, la veille, suite à une attaque particulièrement destructrice de l'aviation US sur les villes et ports du Nord Viet-Nam, et à la manifestation que le congrès dans son ensemble est descendu faire devant l'ambassade américaine, aux cris de Paix et Liberté au Viet-Nam ! Et B. Khalfa ne nous encourage-t-il pas dans cette fermeté par son édito dans Alger rép. du lendemain de "l'enlèvement", où il dit qu'« il faut faire confiance aux étudiants, bannir le paternalisme et l'autoritarisme à leur égard et les laisser régler démocratiquement leurs problèmes sur la base des orientations du congrès du FLN et du programme de l'UNEA » ?
Aït Ahmed et le colonel Cha‘bani arrêtés
Sans doute Ben Bella et sa politique avaient-ils des défauts tels qu'ils ne pouvaient qu'entraîner ses anciens compagnons à se révolter contre lui. Mais quand cette opposition prend la forme d'équipées violentes dans lesquelles ils entraînent des militants qui leur font confiance, je suis plus tenté d'être d'accord qu'il les mette en prison pour empêcher qu'ils ne glissent vers l'aventure, et ne deviennent responsables de dérives graves pour eux et le pays. Aussi, suis-je séduit par les appels d'Alger rép. à la confrontation pacifique des points de vue, et par sa dénonciation de ceux qui, comme dans le drame en Kabylie, attisent la haine et la discorde, et tentent « d'obscurcir les problèmes politiques.»
On saura que le regretté président Boudiaf en a durablement gardé une dent contre les animateurs d'Alger rép. Au journaliste parti l'interviewer à Kenitra quelque temps avant son retour au pays, il rappellera que les communistes à qui il avait demandé de le soutenir dans l'épreuve de sa mise en détention lui ont répondu : « Ce sont des querelles entre vous. Cela ne nous concerne pas et nous ne pouvons y intervenir... » Et si j'assume personnellement aujourd'hui cette faillite préjudiciable au devoir de solidarité démocratique, de la part de ceux dont je partagerai intimement les positions politiques et la vie clandestine de parti durant plus d'un quart de siècle, je comprends les tristes circonstances qui ont présidé à ce manquement. Car, en ces temps-là, il ne se passe pas un jour sans que l'on ait à déplorer la mort de frères, nouveaux martyrs, de cette région qui m'est chère, et jusque dans le Constantinois, de la main d'autres frères, que leur fidélité à des responsables avec qui ils ont milité dans le passé a poussés dans cette aventure sanglante. J'en suis très peiné, j'en suis malade.
Ben Bella a beau dire : « Nous ne voulons pas dresser une potence à chaque coin de rue » (à des étudiants français de l'UNEF), ou « nous n'avons prononcé aucune peine de mort. Je ne voudrais pas être appelé à signer de tels actes » (aux magistrats algériens), la catastrophe finit par arriver.
Aït Ahmed est capturé, de même que le colonel Cha‘bani. Ils sont tous deux condamnés à mort. Et si le premier a eu, heureusement, la vie sauve, même s'il porte, lui aussi, au moins une part de la responsabilité de la perte incommensurable de nombreux militants de la guerre de libération et de citoyens de l'indépendance, le colonel sera, malheureusement, exécuté début septembre 1964. Bien évidemment, avec le recul, ce geste sera regretté et on finira par réhabiliter Cha‘bani. Et certainement, l'on se félicitera aussi qu'on n'ait pas eu à le faire pour Aït Ahmed. Mais, après ceux sacrifiés dans les heurts évitables de l'été 1962, les citoyens tombés victimes dans ces entreprises de dissidence – il y en a que l'on a pendus de façon expéditive !– comment prendre en charge leur mémoire ? Dans le bruit et la fureur d'alors, même si je n'ai pas écrit pour le dire, je suis parmi les nombreux citoyens en colère qui exigent une fermeté exemplaire envers ces opposants, fauteurs de guerres entre Algériens…
On saura que le regretté président Boudiaf en a durablement gardé une dent contre les animateurs d'Alger rép. Au journaliste parti l'interviewer à Kenitra quelque temps avant son retour au pays, il rappellera que les communistes à qui il avait demandé de le soutenir dans l'épreuve de sa mise en détention lui ont répondu : « Ce sont des querelles entre vous. Cela ne nous concerne pas et nous ne pouvons y intervenir... » Et si j'assume personnellement aujourd'hui cette faillite préjudiciable au devoir de solidarité démocratique, de la part de ceux dont je partagerai intimement les positions politiques et la vie clandestine de parti durant plus d'un quart de siècle, je comprends les tristes circonstances qui ont présidé à ce manquement. Car, en ces temps-là, il ne se passe pas un jour sans que l'on ait à déplorer la mort de frères, nouveaux martyrs, de cette région qui m'est chère, et jusque dans le Constantinois, de la main d'autres frères, que leur fidélité à des responsables avec qui ils ont milité dans le passé a poussés dans cette aventure sanglante. J'en suis très peiné, j'en suis malade.
Ben Bella a beau dire : « Nous ne voulons pas dresser une potence à chaque coin de rue » (à des étudiants français de l'UNEF), ou « nous n'avons prononcé aucune peine de mort. Je ne voudrais pas être appelé à signer de tels actes » (aux magistrats algériens), la catastrophe finit par arriver.
Aït Ahmed est capturé, de même que le colonel Cha‘bani. Ils sont tous deux condamnés à mort. Et si le premier a eu, heureusement, la vie sauve, même s'il porte, lui aussi, au moins une part de la responsabilité de la perte incommensurable de nombreux militants de la guerre de libération et de citoyens de l'indépendance, le colonel sera, malheureusement, exécuté début septembre 1964. Bien évidemment, avec le recul, ce geste sera regretté et on finira par réhabiliter Cha‘bani. Et certainement, l'on se félicitera aussi qu'on n'ait pas eu à le faire pour Aït Ahmed. Mais, après ceux sacrifiés dans les heurts évitables de l'été 1962, les citoyens tombés victimes dans ces entreprises de dissidence – il y en a que l'on a pendus de façon expéditive !– comment prendre en charge leur mémoire ? Dans le bruit et la fureur d'alors, même si je n'ai pas écrit pour le dire, je suis parmi les nombreux citoyens en colère qui exigent une fermeté exemplaire envers ces opposants, fauteurs de guerres entre Algériens…
Libellés :
Fauteurs de guerres entre Algériens…
Le PCA, Alger rép. et le FLN
...Car, comme pour les autorités coloniales, hier, Alger rép. n'est, pour les nationalistes vainqueurs du colonialisme, que le paravent du Pca. Ils voient que l'interdiction de ce dernier et de son organe central n'a pas endigué les progrès de l'influence des idées qu'il défend, notamment chez les jeunes. S'exprime donc chez ces nationalistes une volonté, pour certains, franchement anticommunistes, de faire taire le journal, pour d'autres, plus ouverts, de le maîtriser pour le moins, de le faire rentrer dans les rangs. Et c'est lui-même, par la logique même de sa ligne éditoriale, qui va leur en donner l'occasion.
En effet, les efforts qu'il déploie pour l'unité des forces révolutionnaires et l'émergence d'un véritable parti d'avant-garde du socialisme, pour la mise en œuvre du Programme de Tripoli, le mènent à défendre l'idée du parti unique venue dans ce programme. Mais il estime que ce parti unique doit se constituer à la manière cubaine. L'exemple cubain, les nationalistes s'y réfèrent également, qui l'opposent au Pca, parce qu'ils y voient que les communistes cubains ont dû se mettre sous l'autorité de Castro, et exigent de lui qu'il fasse de même avec le Fln. Alger rép. défend plutôt le processus et les bases socialistes d'unification démocratique des différentes forces révolutionnaires qui ont réussi à la révolution cubaine. Dans un souci unitaire de rapprochement des deux façons de voir, il publie, de novembre à décembre 63, sur 26 numéros, une longue étude théorique sur ces questions, L'Algérie en marche vers le socialisme. Il la présente comme une contribution à la préparation du 1er congrès du Fln.
À l'occasion de cet important événement, Alger rép. sort un numéro spécial (16 avril 64), centré sur l'espoir « de codification dans les textes de la marche en avant vers le socialisme, de clarification idéologique, d'adoption d'un nouveau programme correspondant à la nouvelle étape de révolution socialiste, et de création, pour l'accomplissement de ces tâches, de l'outil indispensable, le parti d'avant-garde » (édito). À ces assises, Ben Bella invite A. Benzine « à titre individuel » et de moudjahid. Mais il est clair que la personnalité de « l'invité » ne s'arrête pas à ces titres : il est là parce qu'il est aussi dirigeant communiste et membre du collectif de direction d'Alger rép., et que l'existence de ce dernier est en jeu. On suggère à Benzine qu'Alger rép. devienne un autre organe du Fln. Ben Bella rassure ; à ceux qui exigent sa suppression, il dit : « il dépendra du Bp », et « il n'y aura rien de changé », affirme-t-il pour les dirigeants du journal. Ceux-ci ont bien quelques craintes, mais ils s'aperçoivent que refuser équivaudrait à créer un conflit ouvert et finalement se condamner au silence... Aussi, acceptent-ils cette proposition comme « un honneur et une responsabilité » (édito. 19-20 avril), avant d'être confrontés à une autre décision : Alger rép. doit fusionner avec Le Peuple, pour former el-Moudjahid, à partir du 21 juin.
C'est à H. Zahouane, directeur de la commission d'Orientation issue du congrès qu’il revient de mettre en œuvre cette décision, à travers des commissions mixtes regroupant les deux équipes. À l'issue des travaux, dans une réunion commune des deux groupes, il donne la composition de la direction du futur journal : A. Benhamida, directeur ; B. Khalfa, directeur administratif (et non, comme convenu, co-directeur à égalité de prérogatives avec le premier) ; A. Benzine, réd.-chef ; J. Salort, administrateur adjoint. W. Sportisse et H. Alleg ne sont pas retenus dans l'équipe. Puis la séance est levée sans discussion...
Toute cette construction est renversée en même temps que le président Ben Bella, trois semaines avant la date prévue pour la fusion. Le dernier numéro d'Alger rép. de cette époque est saisi dans la nuit du 18 au 19 juin à l'imprimerie, et ses locaux sont occupés par l'armée.
Alger rép., ce journal pas comme les autres, cesse, pour la troisième fois, de paraître...
Faisant un bilan de cette expérience près d'un quart de siècle plus tard, les auteurs de La grande aventure d'Alger républicain, sont très amers et très critiques. Ils estiment qu'Alger rép., avant même l'issue du congrès d'avril 64 du Fln, a été « corseté par son propre choix »[1] et que le cadre contraignant dans lequel il s'est inséré l'a mené à pratiquer une autocensure et un conformisme durement ressentis par les lecteurs, et qui l'ont appauvri et privé de ces qualités qui le distinguaient entre tous. Déjà, font-ils remarquer, « tout en éclairant ces graves défauts (antidémocratisme, autoritarisme, contrainte exercée sur les masses) et, par conséquent, en luttant pour les éliminer, Alger rép. paradoxalement, apporte son appui à ceux qui, à la tête de l'État, les encouragent par leur propre façon de gouverner très peu démocratique...» Particulièrement à Ben Bella que le journal traite de façon « à créer un certain mythe, le grandissant chaque jour et le faisant apparaître aux yeux des Algériens et des étrangers comme celui autour de qui tout s'ordonne, qui, mieux que tous, incarne la Révolution (...) Et sous le flot des couleurs somptueuses dont on pare cette Algérie qu'on voudrait, on perd peu à peu contact avec l'Algérie réelle.»
Dans cette douloureuse expérience à la tête de leur journal, nos trois auteurs ont vu, « sous une forme camouflée, la même très ancienne volonté de le réduire au silence.» Ils attribuent ce tour fatal des choses à l'analyse politique erronée du Pca qui s'est imposée au journal, à la veille du congrès du Fln. Le parti jugeait, alors, la situation mûre pour l'unification des forces révolutionnaires. Mais, pour eux, « en dépit des progrès réalisés, du rapprochement des éléments révolutionnaires, la situation, contrairement à ce que certains, aveuglés par leur souci unitaire, veulent croire, n'(était) ni aussi claire ni aussi "mûre" qu'on le dit...»
Curieuse auto-(?)-critique que voilà, puisque tous les trois étaient des dirigeants autant du journal que du Parti. Mais, qui sont ces « certains, aveuglés par leur souci unitaire...»? L'on n'ose pas voir là un remake, même discret, de l'affaire Ouzeggane, dans l'après-mai 45, où ce responsable a été le bouc émissaire tout trouvé d'une erreur politique collectivement élaborée et commise.
Mais pour revenir à notre propos, l'erreur, si erreur il y avait, était-elle dans cette politique unitaire avec un mouvement nationaliste qui avait adopté le socialisme ? Cette sorte de cul-de-sac dans lequel s'est trouvé le journal ne rappelle-t-il pas celui où se trouvait le mouvement national lui-même à la veille de la guerre de libération ? Sauf qu'ici, il n'y a pas eu, il ne pouvait y avoir d'équivalent de Novembre 54 pour sortir de l'impasse...
[1] La Grande aventure d'Alger républicain, Op. cit., p.245 sq.
En effet, les efforts qu'il déploie pour l'unité des forces révolutionnaires et l'émergence d'un véritable parti d'avant-garde du socialisme, pour la mise en œuvre du Programme de Tripoli, le mènent à défendre l'idée du parti unique venue dans ce programme. Mais il estime que ce parti unique doit se constituer à la manière cubaine. L'exemple cubain, les nationalistes s'y réfèrent également, qui l'opposent au Pca, parce qu'ils y voient que les communistes cubains ont dû se mettre sous l'autorité de Castro, et exigent de lui qu'il fasse de même avec le Fln. Alger rép. défend plutôt le processus et les bases socialistes d'unification démocratique des différentes forces révolutionnaires qui ont réussi à la révolution cubaine. Dans un souci unitaire de rapprochement des deux façons de voir, il publie, de novembre à décembre 63, sur 26 numéros, une longue étude théorique sur ces questions, L'Algérie en marche vers le socialisme. Il la présente comme une contribution à la préparation du 1er congrès du Fln.
À l'occasion de cet important événement, Alger rép. sort un numéro spécial (16 avril 64), centré sur l'espoir « de codification dans les textes de la marche en avant vers le socialisme, de clarification idéologique, d'adoption d'un nouveau programme correspondant à la nouvelle étape de révolution socialiste, et de création, pour l'accomplissement de ces tâches, de l'outil indispensable, le parti d'avant-garde » (édito). À ces assises, Ben Bella invite A. Benzine « à titre individuel » et de moudjahid. Mais il est clair que la personnalité de « l'invité » ne s'arrête pas à ces titres : il est là parce qu'il est aussi dirigeant communiste et membre du collectif de direction d'Alger rép., et que l'existence de ce dernier est en jeu. On suggère à Benzine qu'Alger rép. devienne un autre organe du Fln. Ben Bella rassure ; à ceux qui exigent sa suppression, il dit : « il dépendra du Bp », et « il n'y aura rien de changé », affirme-t-il pour les dirigeants du journal. Ceux-ci ont bien quelques craintes, mais ils s'aperçoivent que refuser équivaudrait à créer un conflit ouvert et finalement se condamner au silence... Aussi, acceptent-ils cette proposition comme « un honneur et une responsabilité » (édito. 19-20 avril), avant d'être confrontés à une autre décision : Alger rép. doit fusionner avec Le Peuple, pour former el-Moudjahid, à partir du 21 juin.
C'est à H. Zahouane, directeur de la commission d'Orientation issue du congrès qu’il revient de mettre en œuvre cette décision, à travers des commissions mixtes regroupant les deux équipes. À l'issue des travaux, dans une réunion commune des deux groupes, il donne la composition de la direction du futur journal : A. Benhamida, directeur ; B. Khalfa, directeur administratif (et non, comme convenu, co-directeur à égalité de prérogatives avec le premier) ; A. Benzine, réd.-chef ; J. Salort, administrateur adjoint. W. Sportisse et H. Alleg ne sont pas retenus dans l'équipe. Puis la séance est levée sans discussion...
Toute cette construction est renversée en même temps que le président Ben Bella, trois semaines avant la date prévue pour la fusion. Le dernier numéro d'Alger rép. de cette époque est saisi dans la nuit du 18 au 19 juin à l'imprimerie, et ses locaux sont occupés par l'armée.
Alger rép., ce journal pas comme les autres, cesse, pour la troisième fois, de paraître...
Faisant un bilan de cette expérience près d'un quart de siècle plus tard, les auteurs de La grande aventure d'Alger républicain, sont très amers et très critiques. Ils estiment qu'Alger rép., avant même l'issue du congrès d'avril 64 du Fln, a été « corseté par son propre choix »[1] et que le cadre contraignant dans lequel il s'est inséré l'a mené à pratiquer une autocensure et un conformisme durement ressentis par les lecteurs, et qui l'ont appauvri et privé de ces qualités qui le distinguaient entre tous. Déjà, font-ils remarquer, « tout en éclairant ces graves défauts (antidémocratisme, autoritarisme, contrainte exercée sur les masses) et, par conséquent, en luttant pour les éliminer, Alger rép. paradoxalement, apporte son appui à ceux qui, à la tête de l'État, les encouragent par leur propre façon de gouverner très peu démocratique...» Particulièrement à Ben Bella que le journal traite de façon « à créer un certain mythe, le grandissant chaque jour et le faisant apparaître aux yeux des Algériens et des étrangers comme celui autour de qui tout s'ordonne, qui, mieux que tous, incarne la Révolution (...) Et sous le flot des couleurs somptueuses dont on pare cette Algérie qu'on voudrait, on perd peu à peu contact avec l'Algérie réelle.»
Dans cette douloureuse expérience à la tête de leur journal, nos trois auteurs ont vu, « sous une forme camouflée, la même très ancienne volonté de le réduire au silence.» Ils attribuent ce tour fatal des choses à l'analyse politique erronée du Pca qui s'est imposée au journal, à la veille du congrès du Fln. Le parti jugeait, alors, la situation mûre pour l'unification des forces révolutionnaires. Mais, pour eux, « en dépit des progrès réalisés, du rapprochement des éléments révolutionnaires, la situation, contrairement à ce que certains, aveuglés par leur souci unitaire, veulent croire, n'(était) ni aussi claire ni aussi "mûre" qu'on le dit...»
Curieuse auto-(?)-critique que voilà, puisque tous les trois étaient des dirigeants autant du journal que du Parti. Mais, qui sont ces « certains, aveuglés par leur souci unitaire...»? L'on n'ose pas voir là un remake, même discret, de l'affaire Ouzeggane, dans l'après-mai 45, où ce responsable a été le bouc émissaire tout trouvé d'une erreur politique collectivement élaborée et commise.
Mais pour revenir à notre propos, l'erreur, si erreur il y avait, était-elle dans cette politique unitaire avec un mouvement nationaliste qui avait adopté le socialisme ? Cette sorte de cul-de-sac dans lequel s'est trouvé le journal ne rappelle-t-il pas celui où se trouvait le mouvement national lui-même à la veille de la guerre de libération ? Sauf qu'ici, il n'y a pas eu, il ne pouvait y avoir d'équivalent de Novembre 54 pour sortir de l'impasse...
[1] La Grande aventure d'Alger républicain, Op. cit., p.245 sq.
L'UNEA : une UGEMA sans le M ?
Lorsque, après les examens universitaires, se profilera à l’horizon le congrès de l’Ugema, je serai approché par des amis que j’appréciais et que j’estime encore beaucoup, pour me convaincre d’y participer “dans le but d’empêcher les communistes de s’emparer du mouvement étudiant”. Je fais savoir que je serais en peine d’être l’émule des militants qui ont activé depuis un an dans les rangs de l’organisation pour la sortir du marasme où elle se trouvait, alors que je n’y avais pas mis les pieds ; qu’il me serait difficile d’assister au Congrès et d’y convaincre des militants ou de les attirer vers moi, alors que je n’ai même pas pris ma carte Ugema de cette année. On tente de calmer mes scrupules : Concernant ta participation au Congrès, me dit-on, ta qualité d’ancien militant de l’Union en justifie la légitimité, qui sera renforcée par un ordre de mission du Bp. J’affirme mon désaccord avec de telles méthodes[1] qui peuvent ne pas être comprises par les militants sincères et qui risquent même de susciter chez eux du désarroi, et je dis que si j’avais été convaincu de la justesse de cette mission, j’aurais milité dans les rangs de l’Union pour être dans les mêmes conditions de légitimité que les étudiants communistes que j’aurais eu à concurrencer et combattre. L’affaire en est restée là et je suis retourné à mes études...
Le 5ème Congrès de l’Ugema se réunit finalement à la mi-août. Il aboutit à la suppression du « M » et à la création de l’Unea avec la concrétisation de l’autonomie de l’organisation par rapport au pouvoir et au Fln. De ma distante retraite hospitalière, je suis satisfait de cet “acquis”. J’étais loin de me douter que ce sentiment de satisfaction allait m’amener, presque sans que je ne m’en aperçoive, à me plonger de nouveau entièrement dans l’engagement et l’action politiques. Je n’allais pas tarder à m’apercevoir, en effet, qu’un bras de fer était engagé, et pour longtemps, entre d'un côté, les animateurs de l’Unea, derrière lesquels se tenait le Pca, et de l'autre, le pouvoir d’État et le Fln. Mais je n'en continue pas moins à m'occuper essentiellement de mes études et de mes examens... et je n'accorde pas d'importance à l'appel de la direction de la nouvelle organisation estudiantine à voter oui pour la Constitution. Ma voix ne fait pas partie des 98 % qui ont adopté cette dernière... ni des 95% qui ont porté Ben Bella à la présidence de la République... Dans l'agitation politique, je retiens surtout les divisions entre ce dernier et ses anciens compagnons et leur opposition à tout ce qu'il fait. Mais le plus préoccupant, c'est la dissidence de Kabylie animée par Aït Ahmed et Mohand Oulhadj, le dernier chef de la Wilaya III historique et confirmé comme chef de la Région militaire, comprenant la Kabylie, de l'Anp...
Et déjà c'est la rentrée et les nouvelles perspectives que je me trace : faire encore une bonne troisième année, tout en préparant le concours d'internat. Cependant qu'aux troubles de la Kabylie – qui font des victimes parmi les anciens de la guerre de libération !– viennent s'ajouter des bruits de bottes à la frontière avec le Maroc.
La guerre éclate, en effet, avec le Maroc, en ce mois d'octobre 63, sans doute avec l'idée, de la part des Marocains, qu'ils pourraient profiter de nos difficultés en Kabylie. Pour ma part, je suis touché par le "hagrouna !" lancé par Ben Bella, d'autant que des contacts officiels ont lieu entre responsables de haut niveau, et qu'on prévoit une rencontre au sommet après la mi-octobre. Mais déjà, moins d'une semaine auparavant, a lieu un premier heurt à la frontière avec mort d'hommes. Ce qui densifie les efforts politiques pour maîtriser les débordements prévisibles de la confrontation militaire... Cependant, l'agression se confirme, avec une attaque en force par terre et par les airs. Il s'ensuit un appel à la mobilisation générale... et une première décantation en conséquence dans la crise kabyle qui dure dangereusement : Mohand Oulhadj annonce qu'il se met à la disposition de l'Anp pour défendre le pays contre l'agression. Sans doute avait agi dans ce sens la dénonciation par Ben Bella des "actes criminels du Gpra, [du] rôle néfaste joué par Boudiaf, Aït Ahmed et les patrons du Gpra au congrès de Tripoli, y compris contre ma sécurité personnelle". Mais moi, cette dénonciation m'avait laissé une pénible impression, augmentant encore plus mon incompréhension face à ces divisions du nationalisme.
C'est pourquoi, même si je suis avec intérêt et sympathie le développement du volontariat auquel appellent le parti et les organisations de masse (Unea, Ugta), pour aller renforcer nos troupes à la frontière, je ne me sens pas concerné par ce mouvement, estimant que j'en faisais assez par mon volontariat à l'hôpital, y compris pour combler le vide provisoire que laissaient les médecins qui s'engageaient à rejoindre les lieux du combat. Dans notre service d'ailleurs, le Pr Illoul a été parmi les premiers volontaires, et a failli être pris ou tué, lorsque les Marocains ont encerclé le petit groupe avec lequel il se trouvait. Mon ami M. du service, qui l'a accompagné, nous racontera à leur retour, le petit accrochage que notre professeur moudjahid a eu avec un jeune lieutenant de l'Anp là-bas. Ayant terminé sa période de 15 jours de mobilisation volontaire, il se préparait pour rentrer et rejoindre son poste au service. Et voilà que le lieutenant, devant ce médecin qui ne joue jamais au “m'as-tu vu”, l'apostrophe avec une familiarité goguenarde qui n'était pas de mise pour la circonstance, en lui disant : « Alors, professeur, on a fini sa petite ballade et on rentre ! » Il ne s'attendait pas à la réaction aussi vive que ferme à laquelle, prenant conscience de sa gaffe, il s'est dépêché d'obtempérer. « Ghabbak ! (pour “Rabbak”, Illoul a un petit défaut de langue et ne roule pas les «R» arabes) mets-toi au garde-à-vous à 15 pas pour me parler ! Tu as affaire à un officier de l'Aln! »...
Cette atmosphère de mobilisation patriotique où se mêlent les problèmes tenant à l'agression de nos voisins marocains, les préoccupations liées à la dissidence kabyle, les autres luttes au sommet accompagnant la mise en place des institutions et ce qu'on appelait la construction du socialisme, tout cela suscite en moi des effets contradictoires et un regain d'intérêt pour la chose politique. J’en discute plus souvent autour de moi, notamment avec mon ami J.-P. D., dont j’écoute plus volontiers les commentaires et les arguments qu’il reprend d’Alger républicain en m’encourageant à le lire plus attentivement. La fréquentation de ce journal va jouer un rôle important dans la suite de mon évolution…
[1] Nous en avions eu à souffrir, de ces méthodes, à Bruxelles en tant que section de l’UGEMA de la part de la Fédération de France du FLN, comme je l’ai relaté dans mon livre précédent Ce Pays est le nôtre.
Le 5ème Congrès de l’Ugema se réunit finalement à la mi-août. Il aboutit à la suppression du « M » et à la création de l’Unea avec la concrétisation de l’autonomie de l’organisation par rapport au pouvoir et au Fln. De ma distante retraite hospitalière, je suis satisfait de cet “acquis”. J’étais loin de me douter que ce sentiment de satisfaction allait m’amener, presque sans que je ne m’en aperçoive, à me plonger de nouveau entièrement dans l’engagement et l’action politiques. Je n’allais pas tarder à m’apercevoir, en effet, qu’un bras de fer était engagé, et pour longtemps, entre d'un côté, les animateurs de l’Unea, derrière lesquels se tenait le Pca, et de l'autre, le pouvoir d’État et le Fln. Mais je n'en continue pas moins à m'occuper essentiellement de mes études et de mes examens... et je n'accorde pas d'importance à l'appel de la direction de la nouvelle organisation estudiantine à voter oui pour la Constitution. Ma voix ne fait pas partie des 98 % qui ont adopté cette dernière... ni des 95% qui ont porté Ben Bella à la présidence de la République... Dans l'agitation politique, je retiens surtout les divisions entre ce dernier et ses anciens compagnons et leur opposition à tout ce qu'il fait. Mais le plus préoccupant, c'est la dissidence de Kabylie animée par Aït Ahmed et Mohand Oulhadj, le dernier chef de la Wilaya III historique et confirmé comme chef de la Région militaire, comprenant la Kabylie, de l'Anp...
Et déjà c'est la rentrée et les nouvelles perspectives que je me trace : faire encore une bonne troisième année, tout en préparant le concours d'internat. Cependant qu'aux troubles de la Kabylie – qui font des victimes parmi les anciens de la guerre de libération !– viennent s'ajouter des bruits de bottes à la frontière avec le Maroc.
La guerre éclate, en effet, avec le Maroc, en ce mois d'octobre 63, sans doute avec l'idée, de la part des Marocains, qu'ils pourraient profiter de nos difficultés en Kabylie. Pour ma part, je suis touché par le "hagrouna !" lancé par Ben Bella, d'autant que des contacts officiels ont lieu entre responsables de haut niveau, et qu'on prévoit une rencontre au sommet après la mi-octobre. Mais déjà, moins d'une semaine auparavant, a lieu un premier heurt à la frontière avec mort d'hommes. Ce qui densifie les efforts politiques pour maîtriser les débordements prévisibles de la confrontation militaire... Cependant, l'agression se confirme, avec une attaque en force par terre et par les airs. Il s'ensuit un appel à la mobilisation générale... et une première décantation en conséquence dans la crise kabyle qui dure dangereusement : Mohand Oulhadj annonce qu'il se met à la disposition de l'Anp pour défendre le pays contre l'agression. Sans doute avait agi dans ce sens la dénonciation par Ben Bella des "actes criminels du Gpra, [du] rôle néfaste joué par Boudiaf, Aït Ahmed et les patrons du Gpra au congrès de Tripoli, y compris contre ma sécurité personnelle". Mais moi, cette dénonciation m'avait laissé une pénible impression, augmentant encore plus mon incompréhension face à ces divisions du nationalisme.
C'est pourquoi, même si je suis avec intérêt et sympathie le développement du volontariat auquel appellent le parti et les organisations de masse (Unea, Ugta), pour aller renforcer nos troupes à la frontière, je ne me sens pas concerné par ce mouvement, estimant que j'en faisais assez par mon volontariat à l'hôpital, y compris pour combler le vide provisoire que laissaient les médecins qui s'engageaient à rejoindre les lieux du combat. Dans notre service d'ailleurs, le Pr Illoul a été parmi les premiers volontaires, et a failli être pris ou tué, lorsque les Marocains ont encerclé le petit groupe avec lequel il se trouvait. Mon ami M. du service, qui l'a accompagné, nous racontera à leur retour, le petit accrochage que notre professeur moudjahid a eu avec un jeune lieutenant de l'Anp là-bas. Ayant terminé sa période de 15 jours de mobilisation volontaire, il se préparait pour rentrer et rejoindre son poste au service. Et voilà que le lieutenant, devant ce médecin qui ne joue jamais au “m'as-tu vu”, l'apostrophe avec une familiarité goguenarde qui n'était pas de mise pour la circonstance, en lui disant : « Alors, professeur, on a fini sa petite ballade et on rentre ! » Il ne s'attendait pas à la réaction aussi vive que ferme à laquelle, prenant conscience de sa gaffe, il s'est dépêché d'obtempérer. « Ghabbak ! (pour “Rabbak”, Illoul a un petit défaut de langue et ne roule pas les «R» arabes) mets-toi au garde-à-vous à 15 pas pour me parler ! Tu as affaire à un officier de l'Aln! »...
Cette atmosphère de mobilisation patriotique où se mêlent les problèmes tenant à l'agression de nos voisins marocains, les préoccupations liées à la dissidence kabyle, les autres luttes au sommet accompagnant la mise en place des institutions et ce qu'on appelait la construction du socialisme, tout cela suscite en moi des effets contradictoires et un regain d'intérêt pour la chose politique. J’en discute plus souvent autour de moi, notamment avec mon ami J.-P. D., dont j’écoute plus volontiers les commentaires et les arguments qu’il reprend d’Alger républicain en m’encourageant à le lire plus attentivement. La fréquentation de ce journal va jouer un rôle important dans la suite de mon évolution…
[1] Nous en avions eu à souffrir, de ces méthodes, à Bruxelles en tant que section de l’UGEMA de la part de la Fédération de France du FLN, comme je l’ai relaté dans mon livre précédent Ce Pays est le nôtre.
Libellés :
L'autonomie du mouvement étudiant
Ma médecine : chez le Pr Lebon
L’université, et donc la fac. de Médecine, ont ouvert leurs portes. Je m’inscris en 2ème année, mais je ne participe pas à la séance de la rentrée solennelle présidée par Ben Bella, tout comme à la manifestation du 1er novembre, dont j’apprendrai, le lendemain par le journal qu’elle a été grandiose à Alger et à travers tout le pays, sans que cela ne m’émeuve. Le cœur n’y est pas. Et je suis tout à mes études. En classe, je suis avec une bande de jeunes qui en demandent. C’est la bonne ambiance et nous visons tous ensemble, en même temps que notre 2ème année, le concours d’externat... qu’à la fin de l’année nous décrocherons tous – tous ceux du moins qui se sont engagés dans notre équipe studieuse pour s’y préparer. C’est cette équipe-là qui va donner la première fournée de jeunes patrons de l’indépendance, quelques années plus tard ! Je garderai de solides amitiés dans ce groupe, mais je ne peux oublier Ammar Ben., mon ami et condisciple parmi les stagiaires qu’avait accueillis le Pr Lebon, chef du service de gastro-diabétologie de Mustapha[1]. Pendant ce stage, où nous avions la chance de profiter de l’enseignement d’une équipe brillante que dirigeait Lebon, le Pr Letteneger assurait les cours et le suivi clinique d’endocrinologie. Et nous étions convaincus que Ammar allait en être la relève assurée, comme futur patron endocrino du service, tant il se montrait doué en la matière ; plus vite que nous tous, il comprenait les cas que nous posaient les diabétiques, et y trouvait les meilleures réponses, au grand bonheur de Letteneger...
Quand je ne suis pas à la fac., je suis à Mustapha, où, après le stage, qui fait partie de notre cursus normal de formation, je reste pratiquement tous les jours dans le service de garde, où j’assure la fonction d’externe avant même d’avoir mon concours. J’avais d’ailleurs élu domicile dans le pavillon de garde, où je prenais aussi mes repas. C’était une période épique. Avec les difficultés de suivi par la direction, forcément inexpérimentée, de l’hôpital, le manque de conscience et d’autodiscipline du personnel médical, le pavillon des urgences se trouvait souvent démuni, de jour ou de nuit, de médecins, d’internes et d’externes, ceux désignés à la garde ne jugeant pas utile d’assurer leur tour. Les seuls médecins que, dans cette période, j’ai vu faire leur service sérieusement quand ils étaient de garde, sont le Pr Illoul[2], de l’équipe Lebon, et le regretté Pr Rédjimi. Non seulement ces deux grands messieurs ne quittaient pas le pavillon de garde la nuit, en laissant à l’interne ou l’externe, leur numéro de téléphone pour qu’il puisse les appeler chez eux en cas de besoin, mais le Pr Rédjimi poussait le scrupule jusqu’à faire le tour de tous les services, en particulier de réanimation, de l’hôpital. J’en témoigne parce que je l’ai accompagné une nuit de garde.
J’ai aussi la fierté d’avoir connu et apprécié un autre grand monsieur, qui est devenu un patron renommé spécialiste des brûlés, mon ami Benhamla. Lui était déjà externe à l’époque et me dépassait d’un ou deux ans d’étude. Nous faisions souvent équipe ensemble, en aide aux préposés à la garde ou à leur place quand ils n’avaient pas pris la peine de se déplacer. Je me souviens d’un jour, aux urgences. Nous étions submergés par des blessés et des malades de toutes sortes. C’était, je le rappelle, la période caniculaire, et l’on nous avait amené un jeune gaillard qui avait fait un mauvais plongeon dans la mer d’où on l’avait sorti groggy et blessé à la tête. Nous l’avions examiné et avions conclu qu’il s’en était bien sorti. Après des soins pour sa blessure, vu que tous nos lits étaient occupés et que beaucoup d’autres malades étaient en attente impatiente d’être pris en charge, nous l’avons imprudemment renvoyé chez lui. C’était l’erreur fatale à ne pas commettre ! Nous l’avons douloureusement compris lorsque deux heures après, trop tard ! on nous le ramenait dans le coma. Ce cas fait partie des questions majeures d’externat et d’internat : ne jamais perdre de vue une victime d’un traumatisme crânien même paraissant bénin si elle a perdu connaissance. Elle peut couver une hémorragie cérébrale qu’il faut être en mesure d’opérer d’urgence si celle-ci se confirme par des signes qui mènent au coma fatal et à l’apparition desquels il faut être attentif durant vingt quatre heures... L’hôpital est donc devenu toute ma vie et m’accapare presque totalement.
Bientôt cependant, Youcef me sollicite pour préparer son retour aux études. Je m’installe chez lui, dans une coquette maison coloniale juchée sur un flanc de coteau sur la pente duquel serpente la rue Blaise Pascal. Nous travaillons dur et avec sérieux et il ne tardera pas à passer avec succès son examen d’entrée en 2ème année. Cela ne l’empêche pas de rester en contact avec ses anciens amis de la Wilaya IV qui viennent souvent lui rendre visite, ni de continuer à s’occuper de politique et des luttes qui continuent à secouer les cercles dirigeants.
Et une nuit... Ma chambre ayant une fenêtre côté rue, je suis réveillé par des coups frappés à la porte. Qui nous rend visite à pareille heure ? Je réveille Youcef qui, dormant dans une chambre située à l’arrière, n’a rien entendu. Il s’habille et descend voir. Ce sont des policiers venus l’emmener. La présence du chien dans la petite cour qui sépare la maison de la porte d’entrée donnant sur la rue les tient à distance. Pourtant, il n’a pas aboyé. C’est un berger allemand impressionnant mais plutôt gentil, qui n’aboie qu’après les gosses, mais son silence même a dû les tenir en respect.
– Attache le chien, ouvre la porte et suis-nous !
– Le chien est bien comme il est, et vous, bien là où vous êtes.
Il referme la porte, remonte dans sa chambre, puis en ressort au bout d’un moment.
– Ne bougez pas et ne vous en faites pas pour moi, nous dit-il, à sa femme et à moi.
Il sort tout silencieux, se glisse dans le jardin vers l’arrière de la maison et disparaît. Nous retenons notre souffle, le cœur battant. Au bout d’un moment, comme rien de grave ne se passe, nous nous calmons, mais nous restons inquiets. Plus question de nous rendormir ! Nous attendons longuement la levée du jour, pour ouvrir la porte. Les policiers sont encore là. Il leur a donc bien faussé compagnie au moment où il est sorti.
– Où est-il ? Dites-lui de sortir.
– Mais il est sorti au moment où vous avez frappé.
Ils ne nous croient pas. Ils entrent, fouillent dans les chambres, puis s’installent en nous interdisant de sortir. Vers le milieu de la matinée, le téléphone sonne. Je prends le combiné, et un des policiers, l’écouteur.
C’est Youcef.
– Allo, oui ?
– Ils sont encore là ?
– Oui.
– Yessouknou ! (Qu’ils s’installent comme à demeure !) Clic...
Je ne sais plus à quel moment de la journée un nouveau coup de téléphone, adressé cette fois-ci aux policiers par leurs responsables, les rappelle. Ils s’en vont sans rien nous expliquer. Mais ça s’était arrangé, et Youcef a fini par rentrer. Nous ne lui avons rien demandé et il n’a fourni aucune explication...
Plus tard, non ami Mohammed B. que j’avais connu à Lambèse, où nous avons travaillé ensemble à l’infirmerie, me dira que c’était lui qui avait été chargé de l’arrestation de Youcef, et qu’à la suite de cette inacceptable besogne, il avait quitté la police pour une autre fonction moins susceptible de le mettre dans un tel embarras.
Moi-même, ma “mission” terminée, je m’installe dans un logement que Youcef m’a procuré dans un immeuble quasiment vide situé un peu plus bas que chez lui, sur la rue Edith Cavel. Une conciergerie de deux pièces assez spacieuse que j’ai commencé à équiper avec son aide. Je m’installe aussi confortablement que me le permet ma bourse d’étude...
[1] C’est le nom du Centre hospitalo-universitaire d’Alger.
[2] Il est vrai qu’il était également responsable au Ministère de la Santé avec le Dr Nekkache. Mais il a toujours fait preuve d’un esprit consciencieux et intransigeant qui l’avait fait déjà remarquer dans l’Armée de libération nationale. Après son départ à la retraite, il continuera à assurer bénévolement une consultation hebdomadaire à son ex service de gastro-entérologie…
Quand je ne suis pas à la fac., je suis à Mustapha, où, après le stage, qui fait partie de notre cursus normal de formation, je reste pratiquement tous les jours dans le service de garde, où j’assure la fonction d’externe avant même d’avoir mon concours. J’avais d’ailleurs élu domicile dans le pavillon de garde, où je prenais aussi mes repas. C’était une période épique. Avec les difficultés de suivi par la direction, forcément inexpérimentée, de l’hôpital, le manque de conscience et d’autodiscipline du personnel médical, le pavillon des urgences se trouvait souvent démuni, de jour ou de nuit, de médecins, d’internes et d’externes, ceux désignés à la garde ne jugeant pas utile d’assurer leur tour. Les seuls médecins que, dans cette période, j’ai vu faire leur service sérieusement quand ils étaient de garde, sont le Pr Illoul[2], de l’équipe Lebon, et le regretté Pr Rédjimi. Non seulement ces deux grands messieurs ne quittaient pas le pavillon de garde la nuit, en laissant à l’interne ou l’externe, leur numéro de téléphone pour qu’il puisse les appeler chez eux en cas de besoin, mais le Pr Rédjimi poussait le scrupule jusqu’à faire le tour de tous les services, en particulier de réanimation, de l’hôpital. J’en témoigne parce que je l’ai accompagné une nuit de garde.
J’ai aussi la fierté d’avoir connu et apprécié un autre grand monsieur, qui est devenu un patron renommé spécialiste des brûlés, mon ami Benhamla. Lui était déjà externe à l’époque et me dépassait d’un ou deux ans d’étude. Nous faisions souvent équipe ensemble, en aide aux préposés à la garde ou à leur place quand ils n’avaient pas pris la peine de se déplacer. Je me souviens d’un jour, aux urgences. Nous étions submergés par des blessés et des malades de toutes sortes. C’était, je le rappelle, la période caniculaire, et l’on nous avait amené un jeune gaillard qui avait fait un mauvais plongeon dans la mer d’où on l’avait sorti groggy et blessé à la tête. Nous l’avions examiné et avions conclu qu’il s’en était bien sorti. Après des soins pour sa blessure, vu que tous nos lits étaient occupés et que beaucoup d’autres malades étaient en attente impatiente d’être pris en charge, nous l’avons imprudemment renvoyé chez lui. C’était l’erreur fatale à ne pas commettre ! Nous l’avons douloureusement compris lorsque deux heures après, trop tard ! on nous le ramenait dans le coma. Ce cas fait partie des questions majeures d’externat et d’internat : ne jamais perdre de vue une victime d’un traumatisme crânien même paraissant bénin si elle a perdu connaissance. Elle peut couver une hémorragie cérébrale qu’il faut être en mesure d’opérer d’urgence si celle-ci se confirme par des signes qui mènent au coma fatal et à l’apparition desquels il faut être attentif durant vingt quatre heures... L’hôpital est donc devenu toute ma vie et m’accapare presque totalement.
Bientôt cependant, Youcef me sollicite pour préparer son retour aux études. Je m’installe chez lui, dans une coquette maison coloniale juchée sur un flanc de coteau sur la pente duquel serpente la rue Blaise Pascal. Nous travaillons dur et avec sérieux et il ne tardera pas à passer avec succès son examen d’entrée en 2ème année. Cela ne l’empêche pas de rester en contact avec ses anciens amis de la Wilaya IV qui viennent souvent lui rendre visite, ni de continuer à s’occuper de politique et des luttes qui continuent à secouer les cercles dirigeants.
Et une nuit... Ma chambre ayant une fenêtre côté rue, je suis réveillé par des coups frappés à la porte. Qui nous rend visite à pareille heure ? Je réveille Youcef qui, dormant dans une chambre située à l’arrière, n’a rien entendu. Il s’habille et descend voir. Ce sont des policiers venus l’emmener. La présence du chien dans la petite cour qui sépare la maison de la porte d’entrée donnant sur la rue les tient à distance. Pourtant, il n’a pas aboyé. C’est un berger allemand impressionnant mais plutôt gentil, qui n’aboie qu’après les gosses, mais son silence même a dû les tenir en respect.
– Attache le chien, ouvre la porte et suis-nous !
– Le chien est bien comme il est, et vous, bien là où vous êtes.
Il referme la porte, remonte dans sa chambre, puis en ressort au bout d’un moment.
– Ne bougez pas et ne vous en faites pas pour moi, nous dit-il, à sa femme et à moi.
Il sort tout silencieux, se glisse dans le jardin vers l’arrière de la maison et disparaît. Nous retenons notre souffle, le cœur battant. Au bout d’un moment, comme rien de grave ne se passe, nous nous calmons, mais nous restons inquiets. Plus question de nous rendormir ! Nous attendons longuement la levée du jour, pour ouvrir la porte. Les policiers sont encore là. Il leur a donc bien faussé compagnie au moment où il est sorti.
– Où est-il ? Dites-lui de sortir.
– Mais il est sorti au moment où vous avez frappé.
Ils ne nous croient pas. Ils entrent, fouillent dans les chambres, puis s’installent en nous interdisant de sortir. Vers le milieu de la matinée, le téléphone sonne. Je prends le combiné, et un des policiers, l’écouteur.
C’est Youcef.
– Allo, oui ?
– Ils sont encore là ?
– Oui.
– Yessouknou ! (Qu’ils s’installent comme à demeure !) Clic...
Je ne sais plus à quel moment de la journée un nouveau coup de téléphone, adressé cette fois-ci aux policiers par leurs responsables, les rappelle. Ils s’en vont sans rien nous expliquer. Mais ça s’était arrangé, et Youcef a fini par rentrer. Nous ne lui avons rien demandé et il n’a fourni aucune explication...
Plus tard, non ami Mohammed B. que j’avais connu à Lambèse, où nous avons travaillé ensemble à l’infirmerie, me dira que c’était lui qui avait été chargé de l’arrestation de Youcef, et qu’à la suite de cette inacceptable besogne, il avait quitté la police pour une autre fonction moins susceptible de le mettre dans un tel embarras.
Moi-même, ma “mission” terminée, je m’installe dans un logement que Youcef m’a procuré dans un immeuble quasiment vide situé un peu plus bas que chez lui, sur la rue Edith Cavel. Une conciergerie de deux pièces assez spacieuse que j’ai commencé à équiper avec son aide. Je m’installe aussi confortablement que me le permet ma bourse d’étude...
[1] C’est le nom du Centre hospitalo-universitaire d’Alger.
[2] Il est vrai qu’il était également responsable au Ministère de la Santé avec le Dr Nekkache. Mais il a toujours fait preuve d’un esprit consciencieux et intransigeant qui l’avait fait déjà remarquer dans l’Armée de libération nationale. Après son départ à la retraite, il continuera à assurer bénévolement une consultation hebdomadaire à son ex service de gastro-entérologie…
Août 1962 : Seb‘a snin barakat !
Seb‘a snin barakat !
Algérie, blâdî nabghîk
Malgré tout ouach dârou fîk
Baaziz.
Sans les rochers, on sait bien que les vagues ne monteraient pas si haut.
Roger Nimier.
L’Alger que je retrouve en ce mois d’août 1962 en avait fini avec les réjouissances par lesquelles il avait accueilli l’indépendance, festivités exubérantes, fabuleuses à la mesure de l’événement ! Une page grandiose avait été écrite et... tournée : Novembre avait balayé l’obstacle colonial qui refoulait et tentait de contenir l’exigence irrépressible de modernité animant notre société. Une page tout aussi exaltante s’ouvrait !
Il est intéressant de noter que ce nouveau départ, tout comme Novembre, se fait dans la confusion et la division entre les frères d’hier. N’est-ce pas là une des caractéristiques de notre peuple que de ne conjuguer ses efforts que dans la diversité, c’est-à-dire de fonder difficilement mais solidement son action unie dans ses différences, et de vivre son unité dans une compétition d’idées et d’actions émaillées de conflits plus ou moins graves ? N’est-ce pas là la marque de toute œuvre d’envergure que d’être animée par l’évolution et la résolution de grandes contradictions ?
Il n’en reste pas moins que notre peuple, sans reprendre son souffle, va plutôt reprendre le collier pour donner un contenu adéquat à l’indépendance.
Quant à moi, je tombe dans un Alger, certes, libéré, mais où l’avenir me semble plus sombre que lorsque je l’avais quitté en août 1956. Nos responsables s’entre-déchirent et la ville, le pays, profondément marqués par les stigmates de la guerre, risquent de sombrer en plein chaos. C’est douloureux de voir Alger défiguré par les gravats, les rideaux défoncés des magasins, les traces d’incendies, les slogans peints sur les murs délabrés, que les commandos de l’Oas ont laissés sur leur passage dévastateur. Mais les graffitis du Fln disputent à ceux de l’Oas jusqu’aux plus petits espaces muraux ou les plus inaccessibles, dans une mêlée sans merci pour qui terrasse l’autre. Les slogans vengeurs de Vive l’Algérie musulmane ! Vive le Fln ! Vive le Gpra ! et autres, veulent annihiler ceux de Vive l’Algérie française ! Vive l’Oas ! ou La valise ou le cercueil !... Mais on comprend que le slogan Un seul héros, le Peuple ! est là pour contrer celui de Vive le Gpra !...
Les gens errent à l’affût des rumeurs pour essayer de comprendre, déambulant comme des âmes en peine à travers la ville pour tenter de rencontrer des responsables au courant de ce qui se passe. Et on en croise de fait dans les grands hôtels, comme l’Aletti, ouverts à tous clients et à tous vents ; mais cela ne vous fait pas avancer beaucoup.
Pour moi, cela renforce plutôt le désarroi qui m’avait frappé lorsque, à l’extérieur, j’avais appris que nos chefs n’étaient plus d’accord entre eux, et que j’avais eu un aperçu déplorable de ces différends à travers notre conflit en tant que section de l’Ugema avec les responsables de la Fédération de France du Fln à Bruxelles. J’en avais même conçu l’idée qu’il valait mieux peut-être quitter ce pays et changer de nationalité. Je pensais à m’exiler au Maroc, ou à..., mais en attendant, je décidai de rentrer voir mes parents à Tlemcen...
Cependant, je n’arrive pas à me détacher d’Alger, et j’y reste pour essayer de me faire une idée un peu plus claire. Ce sont des journées fiévreuses, où le crépitement des balles, venant des hauteurs de la Casbah, vous accueille dès que vous abordez la Place du Gouvernement (qui va devenir "des Martyrs"), où l’on se bat sans que l’on comprenne clairement qui combat qui et pourquoi, où se forment d’immenses manifestations populaires à travers les rues ou devant le Foyer civique (la future Maison du Peuple), et j’en suis, appelant à cesser de se battre entre frères, et criant la lassitude de notre peuple de ces plus de sept longues années de guerre : « Seb‘a snîn barakât ! »
Les gens s’efforcent de s’informer auprès des journaux existant alors. El Moudjahid continue sur sa lancée, à s’exprimer, surtout sous la plume d’un Lacheraf plus que jamais sur la brèche, au nom du nationalisme et donc du Fln, malgré les divisions et la crise, en essayant d’ouvrir des perspectives constructives. Mais contre cet illustre journal, milite la crise de la direction de la révolution ; d’autant plus que les réflexions de Lacheraf exigent pour leur étude et leur mise à profit, une patience dont nos esprits enfiévrés et perturbés ne peuvent faire preuve. Il y a également Alger républicain qui, profitant de la vacance du pouvoir et de la crise, a réussi à reparaître et qui donne ses propres éclairages et solutions. Mais c’est encore un journal chétif, dont la double page vite parcourue vous laisse sur votre faim...
Je ne me rappelle pas avoir participé aux élections à l’Assemblée constituante du 20 septembre... Quelque chose est cassé en moi. Peu m’importe qui va être élu, même si j’ai eu l’occasion d’assister avec Si Hassan (Youcef Khatib) à des discussions avec certaines personnalités à qui il était proposé d’être candidats de la Wilaya IV ? Et qu’ai-je à faire avec ce que décident les députés ? Que m’importe que le programme de Tripoli constitue ou non la charte provisoire du gouvernement enfin désigné, alors que son adoption par le Cnra à la veille de l’indépendance n’avait pas empêché qu’on en fût venu aux mains, et qu’il y ait eu des pertes humaines parmi ceux qui avaient eu la chance – mais était-ce vraiment une chance ? – d’échapper à la mort des mains de l’armée coloniale ? Quel intérêt puis-je trouver à l’élection de Ferhat Abbas à la présidence de l’Assemblée ou à la décision du Bp[1] annoncée par Khider d’admettre des partis à condition qu’ils travaillent dans le cadre de la Constitution ?
Par ailleurs, les étudiants tentent de préparer le congrès de l’Ugema, pour lequel notre section à Bruxelles avait élu des délégués. Je n’en suis pas, mais je me sens malgré tout un devoir de rester avec notre délégation pour la soutenir et la conseiller si possible. Et, par ces journées suffocantes d’un mois d’août incandescent, le congrès s’ouvre, si je me souviens bien, à la cité universitaire de Ben Aknoun.
L'ambiance du congrès et alentour est électrique. La crise ne pouvait pas ne pas toucher le mouvement. Chaque groupe, chaque tendance semble avoir ses partisans parmi les étudiants. Ceux qui se font le plus remarquer sont les « anciens » des frontières. Ils sont venus, tenons-nous bien ! la mitraillette en bandoulière. Se font remarquer aussi les étudiants communistes, ceux notamment de l’Allemagne de l’Est. L’un d’eux, Mohamed T., qui avait été mon condisciple à de Slane, essaye de me faire partager son point de vue sur la crise et les solutions à lui apporter. Malgré le plaisir des retrouvailles, je l’envoie balader avec son baratin... La situation est, pensè-je, suffisamment compliquée pour que l’on se permette d’y ajouter les ingrédients perturbateurs des communistes !
Et le congrès se termine le jour même, en queue de poisson... Nous nous sentons, du moins c’est l’impression que j’en garde, comme un troupeau sans pâtre.
Je crois que c’est à l’occasion de ces assises que j’ai le bonheur de retrouver le Dr Nekkache qui passe, comme cela, avec un groupe de personnalités. Quel bonheur, oui, dans le climat délétère de la ville et du pays ! Nous échangeons des informations sur ce que nous étions devenus l’un et l’autre depuis notre séparation en 1956. Je lui apprends mon succès à l’examen de 1ère année de médecine à l’université de Bruxelles que je m’apprête à rejoindre pour poursuivre mes études. – On te coupera les ailes, dit-il. – Et qu’y pouvez-vous ? est ma réponse. – On ne te donnera pas de bourse. – Je n’en ai pas besoin, je saurai me débrouiller pour terminer mes études, mais au moins je serai dans une université où l’on me connaît déjà. – C’est ici que tu continueras tes études. – Où ça ? Dans quel établissement ? Y a-t-il place à la réflexion pour cela dans le pétrin où se trouve le pays ? – Nous ouvrirons l’université et tu resteras ici ! – Si vous l’ouvrez, je suis partant avec vous. Et j’irai même chercher les amis qui sont restés à Bruxelles ! – Vas-y et dis-leur que les frais du retour au pays sont à notre charge...
Premières paroles rassurantes que j’entends dans cette atmosphère de fin du monde, premières paroles responsables, de souveraineté, qui me réconfortent alors que des bruits à vous démoraliser courent selon quoi l’on envisage de faire de l’université d’Alger une annexe de celle de Bordeaux, comme cela s’était fait pour Dakar !
Je ne suis plus sûr de vouloir m’exiler... Et bientôt je fais le voyage à Bruxelles où, dès l’aéroport, le froid m’accueille alors que je suis en tenue d’été, et cet accoutrement fait que les voyageurs se retournent et font les yeux ronds devant mes pieds nus dans les naïls... Ça ne se fait pas là-bas !
J’informe les amis de la nouvelle de l’ouverture certaine de l’université d’Alger et des dispositions prévues par le gouvernement pour rapatrier ceux qui le désirent. Certains décident, comme moi, de rentrer. D’autres préfèrent attendre pour voir...
[1] Le Bureau Politique du Fln mis en place sous l’autorité de Ben Bella.
Algérie, blâdî nabghîk
Malgré tout ouach dârou fîk
Baaziz.
Sans les rochers, on sait bien que les vagues ne monteraient pas si haut.
Roger Nimier.
L’Alger que je retrouve en ce mois d’août 1962 en avait fini avec les réjouissances par lesquelles il avait accueilli l’indépendance, festivités exubérantes, fabuleuses à la mesure de l’événement ! Une page grandiose avait été écrite et... tournée : Novembre avait balayé l’obstacle colonial qui refoulait et tentait de contenir l’exigence irrépressible de modernité animant notre société. Une page tout aussi exaltante s’ouvrait !
Il est intéressant de noter que ce nouveau départ, tout comme Novembre, se fait dans la confusion et la division entre les frères d’hier. N’est-ce pas là une des caractéristiques de notre peuple que de ne conjuguer ses efforts que dans la diversité, c’est-à-dire de fonder difficilement mais solidement son action unie dans ses différences, et de vivre son unité dans une compétition d’idées et d’actions émaillées de conflits plus ou moins graves ? N’est-ce pas là la marque de toute œuvre d’envergure que d’être animée par l’évolution et la résolution de grandes contradictions ?
Il n’en reste pas moins que notre peuple, sans reprendre son souffle, va plutôt reprendre le collier pour donner un contenu adéquat à l’indépendance.
Quant à moi, je tombe dans un Alger, certes, libéré, mais où l’avenir me semble plus sombre que lorsque je l’avais quitté en août 1956. Nos responsables s’entre-déchirent et la ville, le pays, profondément marqués par les stigmates de la guerre, risquent de sombrer en plein chaos. C’est douloureux de voir Alger défiguré par les gravats, les rideaux défoncés des magasins, les traces d’incendies, les slogans peints sur les murs délabrés, que les commandos de l’Oas ont laissés sur leur passage dévastateur. Mais les graffitis du Fln disputent à ceux de l’Oas jusqu’aux plus petits espaces muraux ou les plus inaccessibles, dans une mêlée sans merci pour qui terrasse l’autre. Les slogans vengeurs de Vive l’Algérie musulmane ! Vive le Fln ! Vive le Gpra ! et autres, veulent annihiler ceux de Vive l’Algérie française ! Vive l’Oas ! ou La valise ou le cercueil !... Mais on comprend que le slogan Un seul héros, le Peuple ! est là pour contrer celui de Vive le Gpra !...
Les gens errent à l’affût des rumeurs pour essayer de comprendre, déambulant comme des âmes en peine à travers la ville pour tenter de rencontrer des responsables au courant de ce qui se passe. Et on en croise de fait dans les grands hôtels, comme l’Aletti, ouverts à tous clients et à tous vents ; mais cela ne vous fait pas avancer beaucoup.
Pour moi, cela renforce plutôt le désarroi qui m’avait frappé lorsque, à l’extérieur, j’avais appris que nos chefs n’étaient plus d’accord entre eux, et que j’avais eu un aperçu déplorable de ces différends à travers notre conflit en tant que section de l’Ugema avec les responsables de la Fédération de France du Fln à Bruxelles. J’en avais même conçu l’idée qu’il valait mieux peut-être quitter ce pays et changer de nationalité. Je pensais à m’exiler au Maroc, ou à..., mais en attendant, je décidai de rentrer voir mes parents à Tlemcen...
Cependant, je n’arrive pas à me détacher d’Alger, et j’y reste pour essayer de me faire une idée un peu plus claire. Ce sont des journées fiévreuses, où le crépitement des balles, venant des hauteurs de la Casbah, vous accueille dès que vous abordez la Place du Gouvernement (qui va devenir "des Martyrs"), où l’on se bat sans que l’on comprenne clairement qui combat qui et pourquoi, où se forment d’immenses manifestations populaires à travers les rues ou devant le Foyer civique (la future Maison du Peuple), et j’en suis, appelant à cesser de se battre entre frères, et criant la lassitude de notre peuple de ces plus de sept longues années de guerre : « Seb‘a snîn barakât ! »
Les gens s’efforcent de s’informer auprès des journaux existant alors. El Moudjahid continue sur sa lancée, à s’exprimer, surtout sous la plume d’un Lacheraf plus que jamais sur la brèche, au nom du nationalisme et donc du Fln, malgré les divisions et la crise, en essayant d’ouvrir des perspectives constructives. Mais contre cet illustre journal, milite la crise de la direction de la révolution ; d’autant plus que les réflexions de Lacheraf exigent pour leur étude et leur mise à profit, une patience dont nos esprits enfiévrés et perturbés ne peuvent faire preuve. Il y a également Alger républicain qui, profitant de la vacance du pouvoir et de la crise, a réussi à reparaître et qui donne ses propres éclairages et solutions. Mais c’est encore un journal chétif, dont la double page vite parcourue vous laisse sur votre faim...
Je ne me rappelle pas avoir participé aux élections à l’Assemblée constituante du 20 septembre... Quelque chose est cassé en moi. Peu m’importe qui va être élu, même si j’ai eu l’occasion d’assister avec Si Hassan (Youcef Khatib) à des discussions avec certaines personnalités à qui il était proposé d’être candidats de la Wilaya IV ? Et qu’ai-je à faire avec ce que décident les députés ? Que m’importe que le programme de Tripoli constitue ou non la charte provisoire du gouvernement enfin désigné, alors que son adoption par le Cnra à la veille de l’indépendance n’avait pas empêché qu’on en fût venu aux mains, et qu’il y ait eu des pertes humaines parmi ceux qui avaient eu la chance – mais était-ce vraiment une chance ? – d’échapper à la mort des mains de l’armée coloniale ? Quel intérêt puis-je trouver à l’élection de Ferhat Abbas à la présidence de l’Assemblée ou à la décision du Bp[1] annoncée par Khider d’admettre des partis à condition qu’ils travaillent dans le cadre de la Constitution ?
Par ailleurs, les étudiants tentent de préparer le congrès de l’Ugema, pour lequel notre section à Bruxelles avait élu des délégués. Je n’en suis pas, mais je me sens malgré tout un devoir de rester avec notre délégation pour la soutenir et la conseiller si possible. Et, par ces journées suffocantes d’un mois d’août incandescent, le congrès s’ouvre, si je me souviens bien, à la cité universitaire de Ben Aknoun.
L'ambiance du congrès et alentour est électrique. La crise ne pouvait pas ne pas toucher le mouvement. Chaque groupe, chaque tendance semble avoir ses partisans parmi les étudiants. Ceux qui se font le plus remarquer sont les « anciens » des frontières. Ils sont venus, tenons-nous bien ! la mitraillette en bandoulière. Se font remarquer aussi les étudiants communistes, ceux notamment de l’Allemagne de l’Est. L’un d’eux, Mohamed T., qui avait été mon condisciple à de Slane, essaye de me faire partager son point de vue sur la crise et les solutions à lui apporter. Malgré le plaisir des retrouvailles, je l’envoie balader avec son baratin... La situation est, pensè-je, suffisamment compliquée pour que l’on se permette d’y ajouter les ingrédients perturbateurs des communistes !
Et le congrès se termine le jour même, en queue de poisson... Nous nous sentons, du moins c’est l’impression que j’en garde, comme un troupeau sans pâtre.
Je crois que c’est à l’occasion de ces assises que j’ai le bonheur de retrouver le Dr Nekkache qui passe, comme cela, avec un groupe de personnalités. Quel bonheur, oui, dans le climat délétère de la ville et du pays ! Nous échangeons des informations sur ce que nous étions devenus l’un et l’autre depuis notre séparation en 1956. Je lui apprends mon succès à l’examen de 1ère année de médecine à l’université de Bruxelles que je m’apprête à rejoindre pour poursuivre mes études. – On te coupera les ailes, dit-il. – Et qu’y pouvez-vous ? est ma réponse. – On ne te donnera pas de bourse. – Je n’en ai pas besoin, je saurai me débrouiller pour terminer mes études, mais au moins je serai dans une université où l’on me connaît déjà. – C’est ici que tu continueras tes études. – Où ça ? Dans quel établissement ? Y a-t-il place à la réflexion pour cela dans le pétrin où se trouve le pays ? – Nous ouvrirons l’université et tu resteras ici ! – Si vous l’ouvrez, je suis partant avec vous. Et j’irai même chercher les amis qui sont restés à Bruxelles ! – Vas-y et dis-leur que les frais du retour au pays sont à notre charge...
Premières paroles rassurantes que j’entends dans cette atmosphère de fin du monde, premières paroles responsables, de souveraineté, qui me réconfortent alors que des bruits à vous démoraliser courent selon quoi l’on envisage de faire de l’université d’Alger une annexe de celle de Bordeaux, comme cela s’était fait pour Dakar !
Je ne suis plus sûr de vouloir m’exiler... Et bientôt je fais le voyage à Bruxelles où, dès l’aéroport, le froid m’accueille alors que je suis en tenue d’été, et cet accoutrement fait que les voyageurs se retournent et font les yeux ronds devant mes pieds nus dans les naïls... Ça ne se fait pas là-bas !
J’informe les amis de la nouvelle de l’ouverture certaine de l’université d’Alger et des dispositions prévues par le gouvernement pour rapatrier ceux qui le désirent. Certains décident, comme moi, de rentrer. D’autres préfèrent attendre pour voir...
[1] Le Bureau Politique du Fln mis en place sous l’autorité de Ben Bella.
Libellés :
Le Congrès de l'UGEMA en queue de poisson
Inscription à :
Articles (Atom)
